Longtemps, je me suis réfugié derrière le collectif pour ne pas avoir à affronter l’inconfort d’une parole personnelle. Avec le sentiment d’être toujours entre-deux. Chercher sans être chercheur. Animer sans être animateur. Raconter sans être conteur. Je n’ai d’autre titre ou de statut que l’ordinaire et les marges de la condition humaine.
J’ai créé ce blog après mon départ d’AequitaZ en 2021. J’avais besoin d’un chez-moi où proposer une parole personnelle. J’ai posé dans un premier temps des textes du confinement, puis quelques traductions de poésie que j’ai fini par retirer. Je vais garder mes publications intimes et poétiques pour d’autres formes de publication et recentrer cet espace numérique pour quelques coups de gueule politique sans prétendre pour autant « avoir absolument raison ».
C’est ainsi que je reprends cette idée de Romain Gary formulée dans Les racines du ciel et qu’il explique à Jean Daniel dans L’Express du 4 janvier 1957 :
« La donnée fondamentale de mon livre [Les racines du ciel] est ce que j’appelle « la marge humaine ». Précisons. Notre époque est arrivée à un tel degré dans le totalitaire, non seulement au sens politique, mais au sens de l’effort économique, au sens du travail et de la misère, de la peur et du désarroi, au sens des menaces qui pèsent sur nous et qui sont totales – qu’il m’a paru important de hurler, avec toute la force dont je suis capable, que nous devons être guidés, quels que soient nos systèmes idéologiques, quelles que soient les difficultés de notre marche en avant, quelles que soient nos tâches essentielles, par le souci de préserver une marge de sécurité où il y aurait toujours assez de place pour un certain minimum de l’humain qui nous garderait à la fois de nos erreurs et de nos vérités. Je m’explique. Je suis a priori contre tous ceux qui croient avoir absolument raison. La phrase n’est pas de moi ; je ne sais pas de qui elle est ; j’ai l’impression qu’elle est d’Albert Camus. Je suis contre tous ceux qui croient avoir absolument raison. Je suis contre tous les systèmes politiques qui croient détenir le monopole de la vérité. Je suis contre tous les monopoles idéologiques. La démocratie du type occidental européen est ce qu’elle est : mais elle était, jusqu’à la Pologne de Gomulka, le seul système politique qui pouvait revenir sur ses pas. Je vomis toutes les vérités absolues et leurs applications totales. Prenez une vérité, levez-la prudemment à hauteur d’homme, voyez qui elle frappe, qui elle tue, qu’est-ce qu’elle épargne, qu’est-ce qu’elle rejette, sentez-la longuement, voyez si ça ne sent pas le cadavre, goûtez en gardant un bon moment sur la langue – mais soyez toujours prêt à recracher immédiatement. La démocratie, c’est le droit de recracher. »
En réalité, la phrase est bien d’Albert Camus dans Combat le 19 novembre 1946. Dans le fameux texte « Ni victimes, ni bourreaux », il écrit :
Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde
En démocratie, nous avons besoin du doute, de confronter les points de vue et de recracher ce qui a un goût de cadavre. C’est désormais ma seule ligne éditoriale.