#12 Écrire sans scrupules

On me demande si j’ai avancé dans mes feuillets, si j’écris, quand je publie. Je ne sais pas quoi répondre. Faut-il expliquer ma dispersion ? Ou ma trop grande exigence. Je suis à tâtons. Je navigue à vue entre les scrupules. Sans eux, j’offre une bouillie de mots, d’idées, de citations et d’images. Faut-il gaver nos attentions fatiguées ? Avec eux, j’interromps et laisse en friche.

A de multiples reprises, je laisse inachevé un feuillet sur le mépris pour les moutons et sur la métaphore du berger en politique. Ce genre de métaphore modèlent notre imaginaire et nos attentes politiques. Mais rien ne résonne dans ma vie propre. Est-ce que je devrais ouvrir une section dans le bloc avec des textes empreints de philosophie politique ? Ou d’autres poétiques ? Les feuillets se trouvant sur le pont, entre les deux.

Les jours passent. Je me détourne. Je plonge dans un recueil de Constantin Cavafis. Je retrouve certains poèmes qui m’accompagnent depuis plusieurs années. Une amie m’a offert les Thermopyles. Oser se battre à un contre cent, malgré la trahison, malgré la mort. Se battre et tenir un défilé étroit, sans espoir de gagner, avec la certitude de mourir pour que d’autres puissent vaincre et vivre. L’actualité ne manque pas pour illustrer ceux qui tiennent face à la tyrannie du nombre. « Sans haine » mais sans non plus sacrifier la vérité, les devoirs et l’attention mutuelle à la cause. En attendant les barbares1 est le plus célèbre et j’aime me rappeler les deux derniers vers, devenus proverbe en Grèce, face à ceux qui éructent, vilipendent et ricanent, ceux qui prétendent vivre dans une France assiégée. Je ne connais pas de meilleure réponse au mythe de l’invasion migratoire. Son ironie ne me lasse pas. Et au final, il ouvre à d’autres possibles que la peur. J’ai découvert Ithaque par l’Odyssée. Faire face à ses monstres intérieurs – Lestrygons, Cyclopes et la colère de Poséidon – et ne pas les laisser envahir « une pensée élevée et une émotion de qualité » dans le voyage qui mène vers Ithaque. Moi qui ait si souvent sacrifié à la destination.

En relisant Cavafis, je découvre une dizaine d’autres poèmes qui me parlent et m’emportent. J’imagine écrire en leur bonne compagnie. Mais j’aimerais éviter la glose inutile et le commentaire gras. J’ai peur de me planter et de me lasser. Bientôt ces possibilités littéraires s’éteignent et de cet amour poétique puissant ne reste que ces quelques lignes.

Un matin, j’apprends l’arrestation de l’un des principaux financiers du génocide des Tutsi au Rwanda vivait en France sous une fausse identité à Asnière-sur-Seine. Je suis emporté par l’indignation. Comment est-ce possible ? Y a-t-il eu des complicités ? Comment expliquer qu’Agathe Habyarimana membre du premier cercle génocidaire vive encore en France ? Je commence quelques lignes dans mon carnet en pensant à mon amie Jeanne Allaire qui a traversée cette tragédie sans perdre son sourire ni son sens de la justice.

Je pense à notre République – un mot intimidant, trop grand pour moi – à notre responsabilité commune, à l’affaire Dreyfus et à Charles Péguy

« Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique. Et qui s’en vantent2  ».

« Sacrifice ». Encore ce mot. Pourquoi revient-il dans ce feuillet ? –

Il y a quelques années, quand j’ai lu ce texte magnifique et contestable de Péguy, j’ai pris des pages de notes. Comment couper ? Citer ? Relier. Puis-je comparer les deux événements : l’attitude de l’État envers Dreyfus et un siècle plus tard face au génocide contre les Tutsi ? Des événements tissés d’idéologie et d’illusions, d’alliances militaires et d’amitiés politiques honteuses, de conceptions de l’honneur, de la justice et de la vérité qui s’opposent. On ne peut pas vraiment comparer l’antisémitisme sous la Troisième République et le négationnisme du génocide des Tutsis. Je m’arrête d’écrire à nouveau. Je n’ai pas envie de faire le malin, pas envie de me tromper, de forcer le trait alors qu’il existe tant de personnes qualifiées pour le faire3. Je mets l’intention de côté. Ce temporaire risque de durer.

Bientôt, je suis rattrapé par le trop-plein de la vie – les enfants, le boulot, le jardin, les amis retrouvés. Je pars quelques jours dans la Drôme pour la première fois depuis la fin du confinement. Submergé par les couleurs et les odeurs, gorgé par la magnificence de la lumière dans les blés, par la joie de faire vivre une aventure à mes neveux, des étincelles dans les yeux, en traversant une rivière au courant un peu trop rapide . Un soir, au milieu des nuages, les hautes falaises du Glandasse forment, l’espace d’un instant, un château dans le ciel. Une salamandre se cache au petit matin et une luciole se montre la nuit. Une vie de splendeurs simples que j’hésite à écrire, à décrire, à dénaturer.

Autant de pistes abandonnées. Tourmenté par l’indécence ou par le verbiage. Je n’ai rien publié.

Dois-je apprendre à écrire sans scrupules ? C’est le nom donné au petit caillou pointu qui se place entre la sandale et le pied quand on se promène. M’arrêter, l’enlever et écrire avec parcimonie. Ou forcer le pas en espérant qu’il dégage par lui-même, laisser des textes en friches, des notes éparses, des citations sans écho. Comment tenir ce fil ténu où le politique et le poétique entrent en résonance entre eux et dans ma vie ?

1. On peut entendre ce poème de 1904 lu en grec par Christophe Tsagkas Περιμένοντας τους βαρβάρους. Il a inspiré de multiples poèmes à travers le monde notamment D’autres barbares viendront (1986)de Mahmoud Darwich in La terre nous est étroite, p.220

2. Charles Péguy, Notre jeunesse, 1910 (1993), Paris, Gallimard, p.102. Deux ans plus tôt, Péguy évoquait lui aussi les barbares. Mais ceux-ci étaient à l’intérieur même de notre société. « À ce jeu en ce temps-ci une humanité est venue, un monde de barbares, de brutes et de mufles (…) ; un règne de barbares, de brutes et de mufles ; une matière esclave, sans personnalité, sans dignité, sans ligne ; un monde non seulement qui fait des blagues, mais qui ne fait que des blagues, et qui fait toutes les blagues, qui fait blague de tout. Et qui enfin ne se demande pas encore anxieusement si c’est grave, mais qui, inquiet, vide, se demande déjà si c’est bien amusant », Deuxième élégie XXX, septembre 1908.

3. Dans une première version, j’avais écrit « génocide rwandais » et Jeanne m’a fait remarqué que c’était l’expression des négationnistes pour désigner le génocide des Tutsi. On peut lire aussi des critiques comme celles de Claudine Vidal contre ceux s’imaginent pionniers alors qu’ils détournent les yeux « des savoirs existants patiemment et modestement construits » « Les voyages de Stéphane Audoin-Rouzeau au Rwanda. À propos de : Stéphane Audoin-Rouzeau, Une initiation. Rwanda (1994-2016), Paris, Seuil, 2017. », Lectures, janvier 2018

#11 Liminarités animales

Croire aux fauves1 commence par une rencontre. Lors d’une expédition sur les pentes du volcan Klioutchevskoï en Sibérie, Nastassja Martin rencontre un ours qui, surpris, l’agresse grièvement. Elle lui plante son piolet dans le corps et il s’enfuit en la laissant à demi-morte. Elle est retrouvée, hospitalisée, rapatriée. Une rencontre qui fait mal mais une rencontre tout de même. Un moment de vérité où deux êtres se sont regardés dans les yeux et se sont blessés mutuellement.

Ces faits ne sont pas vraiment le sujet du livre. Celui-ci évoque plutôt son chemin de douleur et de sens. Les soins, sa mère, l’hôpital, l’écriture, les amis, ses recherches en anthropologie. Chez les Évènes du Kamtchatka, elle était déjà considérée comme une mathukha (ourse humaine). Après cette rencontre elle va devenir miedka (moitié-moitié femme et ourse). Une expérience liminaire.

La liminarité2 désigne l’expérience des marges quand on a quitté une zone de confort et de stabilité et que l’on n’a pas encore atteint la nouvelle. Vivian Labrie m’avait fait découvrir la notion alors qu’elle travaillait sur les « contes de traverse et de misère », des histoires qui portent sur ces traversées entre mondes. Souvent, le héros part d’un château ou de son foyer et prend la route où les épreuves s’accumulent avant d’arriver dans un nouveau lieu de sécurité.

Nastassja Martin écrit « après l’ours », après la catastrophe, après un « événement qui déborde ». J’ai l’impression que nous vivons désormais dans cet espace intermédiaire et indistinct. Comme dans les contes, la distinction entre animaux et humains est devenue poreuse. Les personnages peuvent être l’un, l’autre ou même les deux à la fois. Des animaux parlent. Des hommes sont changés en pierre ou se métamorphosent.

La santé des humains et celle des non-humains est reliée intimement. Toutes les crises sanitaires infectieuses ont été transmises par d’autres espèces .

– J’ai failli écrire « toutes les crises sanitaires infectieuses sont d’origine animale » ce qui nous aurait une fois de plus distingué de leur condition. Difficulté d’une écriture égalitaire –

Ces crises sont liées à la destruction de leur habitat traditionnel, par un contact entre humains et espèces rares sur des marchés parallèles (Sras-1, Sras-2…) ou dans les usines d’élevage industriel (grippes aviaires, pestes porcines)3 . Prendre soin de notre santé suppose de prendre soin de notre monde4 , de considérer sa valeur intrinsèque, de ne plus le voir comme un « environnement ».

C’est inimaginable pour moi mais malgré son expérience Nastajja Martin ne voit pas l’ours comme un prédateur. Il n’était pas un danger rencontré par hasard mais un autre être à la vie propre dont elle a croisé le chemin.

Et nous ? Après la crise du Covid-19, comment regarde-t-on les chauve-souris ? Comme des êtres singuliers ou comme des dangers potentiels ? Entre domination et subordination, il y a de la place pour la rencontre et la coopération comme le vivent les Mangyans alangans de l’île Mindoro aux Philippines. N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’on tente aussi de faire en installant des nichoirs à chauve-souris dans les villes pour lutter contre les moustique-tigres?

Nous, humains, sommes des animaux sans mémoire qui croyons nous détacher du vivant. Sans y parvenir. Comme un poisson qui aimerait vivre hors de l’eau et qui s’asphyxie sur la plage. Notre animalité n’est pas un « reste de l’évolution ». Une part sauvage qui revient nous hanter. Nous sommes des corps. Nous héritons l’œil d’un ancêtre du cambrien (il y a plusieurs centaines de millions d’années). Nous avons en commun le pouce opposable avec des primates et des marsupiaux comme l’opossum. Les poumons, les dents, le cerveau, l’estomac, le système sanguin, les neurones sont partagés avec d’autres espèces. Nous n’avons rien de supérieur.

Trop souvent, on place l’animal en bas et les humains en haut. L’un en retard et l’autre en avance. Il faudrait s’élever, progresser, évoluer au-dessus, après, au-delà. Pourtant, nous ne sommes qu’une des manières d’être au monde, intelligents et vivants. Les abeilles savent danser des cartes ! Comment font-elles ? On peut à la limite le modéliser mais pas le vivre. Les cachalots ont une organisation matriarcale complexe5 . Qui veut encore défendre le patriarcat humain ?

« C’est pareil pour tout le monde. On essaie d’avoir du style mais on trébuche on s’enfonce, on clopine, on tombe, on se relève. Ivan dit qu’il n’y a que les humains pour croire qu’ils font tout bien. Que les humains pour s’accorder une telle importance à l’image que les autres ont d’eux. Vivre en forêt c’est un peu ça : être un vivant parmi tant d’autres, osciller avec eux. » écrit Nastassja Martin (p.142). Si nous ne sommes même pas capables de considérer les ours comme des alter egos6 , quand considérera-t-on les oiseaux, les insectes, les forêts et habiter ensemble dans cette zone liminaire et fragile qu’est la Terre ?

Les humains ont mis en place des systèmes politiques complexes. Mais accordent une personnalité morale et juridique aux entreprises sans l’accorder aux autres espèces. En Argentine, une juge a déjà déclaré que Cecilia, une femelle chimpanzé, était « un sujet de droits non-humain  ». Des droits devraient permettre d’interdire l’élevage industriel ou la torture sur les animaux mais ils devraient aussi être une manière de fonder une citoyenneté non-humaine qui leur permettrait d’être représenté politiquement. Mais plus fondamentalement, il en va de notre propre sensibilité, de notre manière d’être vivant, de notre « décence commune ». Chacun de nos gestes a des conséquences sur le monde que nous avons en commun. Notre sentiment de supériorité actuel est un aveuglement mortifère. Éprouvons-le.

1. Nastassja Martin, Croire aux fauves, 2019, Verticales, 151p. On peut aussi l’écouter sur France Culture J’ai lu ce livre grâce aux conseils d’une amie Caroline Muller malgré mes réticences face à ce que je considérais comme une tragédie.

2. Le mot est utilisé par Arnold Van Gennep, Les rites de passage : étude systématique des rites: de la porte et du seuil, de l’hospitalité, de l’adoption, de la grossesse et de l’accouchement, de la naissance, de l’enfance, de la puberté, de l’initiation, de l’ordination, du couronnement, des fiançailles et du mariage, des funérailles, des saisons, etc, Paris, Picard, 1909 (ed. 2016)

3. Didier Sicard, « La transmission infectieuse d’animal à humain », Esprit, avril 2020

4. Le principe de rapprocher médecine humaine et vétérinaire avance. On parle de « One health » notamment au niveau des agences onusiennes de l’agriculture (FAO), de la santé (OMS) et de l’environnement (OIE). Mais cette démarche est d’abord motivée par la préservation de la sécurité des humains des pays riches et par une approche biologique aveugle aux facteurs politiques et économiques. L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ne fait pas partie du projet et dicte ses arrêts par ailleurs. La domination invisible du marché ne comprend les vivants que comme des marchandises, une ressource à exploiter. On peut lire Delphine Destoumieux-Garzón et al., « The One Health Concept: 10 Years Old and a Long Road Ahead », Frontiers in Veterinary Science, vol. 5, février 2018, p. 14 et Frédéric Vagneron, « A la poursuite de One Health », Transhumances, 29 août 2018

5. François Sarano, Le retour de Moby Dick, ou, Ce que les cachalots nous enseignent sur les océans et les hommes, Actes Sud, 2017, 229p

6. L’article de Wikipedia sur les ours dans la culture est particulièrement précis et documenté. C’est aussi le symbole d’AequitaZ

#10 De mon impuissance

A la lumière du petit matin, un rougequeue jouait avec une mésange, voletant d’une branche au banc bleu, du banc au fil à linge invisible. Rien ne les empêchait. Le printemps était un jeu. Le parfum de la rosée un baume agréable. Les rayons d’un soleil naissant rasait le feuillage – décor magique et pur.

Quelques heures plus tard, la lumière blanche écrase même les oiseaux. Ils se cachent dans la haie. On entend parfois un chant sporadique. Puis le bruit des camions fonçant sur l’avenue. Assigné au foyer, je me sens comme sous ce soleil de midi.

La puissance d’agir ne dépend pas du confinement. Nombre de mes amis et voisins agissent, rassemblent, se relient, aident, produisent, créent. Certains ont lancé le groupe « Sassenage en confinement », un des membres du réseau Entraide-Covid. Dans une veine plus artistique, j’admire l’inventivité de celles et ceux qui participent au Getty Museum Challenge. Je suis impressionné de l’engagement de mes concitoyens face à la démission tragique de l’État en Seine St Denis ou à Marseille.

Je me souviens que de la prison de Birmingham, Martin Luther King a rédigé l’un des textes les plus forts de l’histoire des droits civiques. Ou qu’Emily Dickinson, cette femme à l’éternelle robe blanche qui vécut comme une recluse dans sa maison familiale à Amherst (Massachusetts) a produit une œuvre poétique étincelante et mélancolique découverte après sa mort.

Mais cet héroïsme quotidien m’anesthésie. Les premiers soirs, j’ai applaudi les soignants. Puis je me suis arrêté. Surtout au son de la Marseillaise des voisins. Ma gratitude ne passait plus par la fenêtre. Aux premiers jours, j’ai commencé à écrire une affiche pour proposer de l’aide aux voisins qui en auraient besoin. Je suis allé jusqu’au local poubelle mais je ne l’ai pas déposée. Je me suis empêché.

Je vis avec le poids invisible du désarroi. J’aimerais être débordé par mes propres journées pour « gérer la crise ». Je me suis imaginé aide-soignant alors que je ne supporte pas la vue du sang. Enseignant alors que les devoirs de mes enfants me fatiguent après quelques minutes. Agent d’entretien en admirant l’abnégation humble de Bakary Meité, rugbyman professionnel qui va au turbin à manière d’une Simone Weil qui, en son temps, avait décidé d’être fraiseuse chez Renault. Mais rien. Rien qui déborde, qui m’emporte ou occupe mon esprit et mon corps désœuvrés.

Certaines journées s’écoulent sans ressac quand d’autres sont remplies d’un va-et-vient incessant. L’esprit agité et le corps noué. Je commence une activité sans la terminer. Consulte mes messages à l’affût pour ne rien trouver. Somnole. Parfois, je trouve un apaisement dans le minuscule : le nettoyage de noyaux d’olives grecques pour les planter demain ; un poème qui imprime le jour ; un sourire de mes proches…

Un soir, Celina – collègue et amie – me rapporte la discussion qu’elle a eu avec Vanessa. Toutes deux font parties du carrefour de savoirs sur la protection sociale. Vanessa vit désormais en fauteuil roulant sans pouvoir travailler. Elle a été confinée plusieurs mois à l’étage d’une maison dans un village ligérien. J’étais allé la chercher pour participer à l’un de nos rassemblements. Vanessa exprime la douleur des personnes assignées à ne rien faire : les vieux, les chômeurs, les handicapées, les invalides, les marginaux, les bras cassés, les délaissés… Toutes celles et tous ceux mis à l’écart et que l’on attend pas pour produire du produit intérieur brutal. En France, les statuts sociaux sont clairs : soit on travaille, soit on cherche du travail, soit on est « inactif ».

Nous les gueux
nous les peu
nous les rien
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres

Nous à qui n’appartient
guère plus même
cette odeur blême
des tristes jours anciens1

Vanessa et d’autres personnes du carrefour de savoirs nous confiaient : « On est des personnes ! Même si on peut pas agir comme les travailleurs, on contribue ». On a pris cette parole au sérieux pour rédiger des Contes de la protection sociale3 et imaginer comment élargir notre vision de l’activité. Désormais, je partage cette douleur. Il y a un fossé entre savoir et connaître. Savoir ce qu’est la boxe et boxer, lire une recette de cuisine et cuisiner, voir un jardin et jardiner. J’ai appris par corps l’expérience de l’impuissance. Être confiné chez moi et ne pas contribuer.

Être personne et pourtant être quelqu’un. Paradoxe aussi vieux que notre odyssée. Confiné lui aussi – dans une caverne – Ulysse répond à Polyphème le cyclope : « Mon nom est Personne. Et toi n’oublie pas le cadeau dû à l’hôte. Personne est le nom que mon père et ma mère et tous mes fidèles compagnons me donnent2»

La poésie regorge d’échos à cette expérience de n’être personne et quelqu’un en même temps. Comme Emily Dickinson, elle-même si attentive aux oiseaux, à leur envol, à leur liberté et à leur puissance évocatrice. Comme si la condition confinée était le ressort invisible de notre attention au monde et à ses possibilités.

I’m Nobody ! Who are you?
Are you – Nobody – too?
Then there’s a pair of us!
Don’t tell ! they’d advertise – you know!


How dreary – to be – Somebody!
How public – like a Frog –
To tell one’s name – the livelong June –
To an admiring Bog !
Je suis personne ! Qui êtes-vous ?
Êtes-vous – Personne – vous aussi ?
Donc deux font la paire !
Chut ! Ils le feraient savoir – tu sais !

Comme c’est pesant – d’être – Quelqu’un !
En public – comme une Grenouille –
A crier son nom – au mois de Juin –
A un Bourbier béat!3

1. Leon Gondran Damas, Black-Label, Gallimard, 1956

2. Οὖτις ἐμοί γ᾽ ὄνομα· Οὖτιν δέ με κικλήσκουσι / μήτηρ ἠδὲ πατὴρ ἠδ᾽ ἄλλοι πάντες ἑταῖροι. / ὣς ἐφάμην, ὁ δέ μ᾽ αὐτίκ᾽ ἀμείβετο νηλέι θυμῶι· / Οὖτιν ἐγὼ πύματον ἔδομαι μετὰ οἷς ἑτάροισινv.366-370, chant IX, Odyssée.

3. Emily Dickinson, poème 260, 1861, Traduction personnelle

#9 Conjurer la peur

En allant acheter des légumes, une femme portait un masque FFP2, un modèle qui manque aux soignants, un mec portait lui un masque à souder transparent, une autre un masque de plongée… Cela pourrait être drôle si ce n’était tragique.

Je ne m’habituerai pas à la peur mais la peur gagne mes gestes. Quand une jeune femme souriante dont je ne vois plus le bas du visage me tend un ticket de caisse, je fais attention à ne pas la toucher. Par précaution ? Par inquiétude ? Quand j’aperçois des personnes marcher sur le trottoir loin devant moi, je modifie ma trajectoire imperceptiblement pour éviter de m’écarter devant elles. Cet homme baraqué qui éructe au téléphone devant le magasin se rend-il compte de la situation ? Autrui devient un danger potentiel. Pour tout un chacun, pour moi comme pour mon entourage.

Quel est le niveau de déni de ma propre anxiété ? J’ai peur que l’on ne vive plus ensemble.

Je n’ai pas assisté à des scènes de paniques mais elles sont devenues possibles. Que se passerait-il si la pandémie touchait les enfants ? Si la pénurie de masques concernait demain le blé ou le riz à cause de mauvaises récoltes dues à des sécheresses. Pendant quelques semaines, le Vietnam, la Russie et l’Inde ont interdit leurs exportations et l’effroi s’est répandu sur certains pays d’Afrique comme le Nigeria, l’Algérie.

Un roman magnifique, Dans la forêt1, raconte la survie de deux sœurs, Nell et Eva, dans leur maison à la lisière d’une forêt de Californie. Elles n’ont plus de contact avec le monde extérieur faute de carburant et d’électricité. Leurs relations et leurs rêves sont en tension. Régulièrement, me revient en mémoire cette pensée née lors de cette lecture : « Si cela arrivait ici, la forêt de Sassenage ne pourrait jamais tous nous nourrir… ». De toute évidence, mon jardin malingre non plus.

Alors comment conjurer la peur2 ?

On a assurément besoin de politiques de santé publique avec du « monde et du matériel » (staff and stuff) et pas des injonctions moralisatrices à la télé, un contrôle policier des joggers et des applications numériques intrusives. Il faut des masques, des tests, des lits d’hôpitaux, des infirmiers, des aides soignants équipés, des agents de santé communautaire qui connaissent la population et savent repérer et accompagner les personnes symptomatiques pour qu’elles s’isolent de leur environnement en trouvant des solutions pour leur entourage et leurs enfants.

Mais au-delà des politiques, on a aussi le devoir de se « forger un art de vivre par temps de catastrophe3 ». A se projeter avec nos émotions dans l’avenir. A vivre l’entre-deux : entre une zone de confort engoncée dans nos habitudes et une zone de joie harmonieuse et éphémère. Face à cet abîme, on peut incriminer ou perdre pied. Sur cette brèche, on peut aussi accueillir « l’anxiété, le chagrin et la tendresse4 » Dans cette faille nouvelle, on peut créer, danser, chavirer du mal de vivre à une joie fragile comme le chantait si bien Barbara.

1. Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister, 1996 [2017], 304p. J’avais relevé cette phrase « Nous aussi, on tient, ai-je pensé en tamisant la farine infestée de vers, on tient le coup, jour après jour, et tout ce qui nous menace, ce sont les souvenirs, tout ce qui me fait souffrir, ce sont les regrets »(p.88)

2. J’emprunte l’expression à l’historien Patrick Boucheron qui a consacré un ouvrage à l’analyse des fresques sur le Bon et le Mauvais Gouvernement peintes au XIVe siècle par Ambrogio Lorenzetti sur les murs du Palais public de Sienne. Ces peintures interpellaient les magistrats de la Cité pour qu’ils restent attachés à la justice, à la vertu et à un gouvernement collectif contre les mirages d’un gouvernement personnel qui promet la paix. Patrick Boucheron, Conjurer la peur: Sienne, 1338: essai sur la force politique des images, Paris, Seuil, 2013

3. Albert Camus, Discours de Suède, 10 décembre 1957

4. Pema Chödrön, Les bastions de la peur. Pratique du courage dans les moments difficiles, La Table Ronde, 2002

#8 Chaque mort a un nom

Partout, des courbes, des nuages de points, des graphiques. Des lignes qui montent, se stabilisent, descendent, pourraient remonter. On regarde. On compare. On critique. On compte mais est-ce que ça compte ? Est-ce cela une pandémie ?

Quand la mort s’invite dans nos vies, elle a un nom. Il y a quelques jours, la maman d’un ami. Du Covid-19. Dans un établissement pour personnes âgées. On l’appelait Maggie. Je ne l’avais pas vu depuis des années. J’en avais un souvenir vague. C’était la mère d’un pote de lycée– ce mot paraît aussi vieux que le siècle dernier. Une femme avenante qui nous a accueilli, nourri, couvé des yeux quand on était dans notre bulle adolescente. J’aurais aimé être aux côtés de son fils et de ses enfants à l’enterrement. Mais on est resté à distance. En témoignant notre présence d’une photo, d’un mot, d’une bougie. Geste dérisoire et essentiel.

Malgré le chagrin et les honneurs à rendre à ceux qui sont partis, des familles se trouvent face à un mur de silence et au refus de regarder une dernière fois le visage du défunt. Je comprends l’angoisse des employés des pompes funèbres et la nécessité de les protéger mais en sommes nous incapables ? Qu’est-notre humanité devenue ?

Hier soir, j’ai reçu un mail du Brésil. Soninha est décédée. Du diabète et de la pauvreté. On meurt encore de ces choses-là malgré les fortunes. Elle ne pouvait pas se soigner. Elle m’avait accueilli, inconnu, étranger dans sa petite baraque en parpaing et sans fenêtre. Dans une rue cabossée d’un quartier reculé de Barra Mansa. Une petite ville industrielle de Volta Redonda sur la route Rio-São Paulo.

Dans cette ville, dans cette rue, dans cette maison, il y avait une femme rieuse, humble, engagée dans sa communauté. Elle vivait avec ses parents, sa sœur, ses neveux et nièces et quelques poules. Elle avait ouvert sa porte et son rire. La cuisine était minuscule. On mangeait tous les midis et tous les soirs du riz des haricots noirs. Le bonheur rayonnait d’amitiés et de joies simples. Elle ne vit plus.

Elle n’aura pas la chance de voir les statistiques de la pandémie actuelle. Elle est morte du manque de médicaments, de soins, de services publics et de partage des richesses Au Brésil comme ailleurs. Son décès n’a aucun sens. Nous ne sommes pas confinés hors d’un paradis perdu. Les vivants ont un nom et les morts aussi.

1. Confucius, Entretiens, Les Belles Lettres, 2019, citation p.32

#7 Fragilités humaines et inégalités sociales

On peut être malade et mourir : jeune et plus souvent vieux, riche mais plus souvent pauvre, dans le XVIe arrondissement comme dans un Ehpad de la Moselle ou dans un bidonville de Marseille. Nous sommes égaux face à la mort et inégaux dans nos conditions de vie. La maladie ne s’est pas répandue de la même manière en France mais cette inégalité est doublée d’une autre sociale et politique. On n’affronte pas la maladie comme un sans-abri ou chez soi, si l’on est obligé de travailler ou à la retraite. Les habitants de banlieue sont stigmatisés à la télévision s’ils sortent pour marcher ou travailler alors que les cadres supérieurs se sont réfugiés dans leurs résidences secondaires de la côte bretonne sans problème.

Pourtant, je ressens un certain malaise en entendant les multiples questions posées autour des injustices apparaissant au grand jour du confinement. Une partie de moi se réjouit de voir confirmer ce que l’on affirme dans le vide depuis des années : que l’on contribue de différentes manières à l’intérêt général, que la limitation des inégalités est indispensable pour sortir de notre impasse écologique, que la loi du profit engendrant des patrimoines sans précédents dans notre histoire humaine doit être abolie sur l’autel de la protection du climat et de la lutte contre la pauvreté… On perçoit plus dans le monde confiné à quel point un paysan est plus important qu’un trader, une caissière qu’un agent commercial, une infirmière qu’un agent immobilier avec des revenus et les droits associés sont inversement proportionnels.

Mais je ne peux pas m’empêcher non plus de ressentir une remise en cause profonde de cette manière classique de revendiquer « un autre monde ». Comme si la justice sociale était devenue un mot un peu vide, un slogan attendu et que je n’avais, pas plus que les autres, réussi à formuler à quoi ressemblerait une société en se fondant sur le soin (care) plutôt que sur les biens.

Il y a quelques années, à Lille, j’avais entendu une femme américaine – Joan Tronto – formuler en termes très simples que le soin correspond à toutes les activités « que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, en sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible1 ». Elle avait remercié la stagiaire qui avait envoyé les mails d’invitation et réglé les problèmes liés au voyage tout autant que l’universitaire renommée qui l’avait invitée. Elle nous avait demandé « qui faisait la vaisselle à la fin ? » marquant cette attention aux tâches subalternes, souvent exercées par des femmes ou des travailleurs sans droits…

J’ai l’impression que jusqu’à présent, dans AequitaZ comme ailleurs, on formule un horizon politique rapiécé par la justice sociale sans que le cœur en soit profondément chamboulé. Que c’était trop souvent un supplément d’âme et pas une remise en cause radicale de notre conception de la liberté, de la vie et de nos activités sur cette terre.

On va devoir naviguer entre Charybde et Scylla : d’un côté le rabattement de cette expérience inédite de commune fragilité sur un niveau existentiel et individuel1 . Chacun et chacune étant renvoyé à une remise en cause de ses choix et de ses désirs singuliers. De l’autre, le rabâchage des dénonciations d’un système économique et politique avarié qui broie la masse et assoiffe les hommes en générant des inégalités absurdes et injustes.

Je ne sais pas comment on passe entre ces deux récifs si ce n’est en prenant le temps de réfléchir collectivement à une transformation de nos politiques et des dispositifs qui les mettent en œuvre. Comment repenser les fondements de notre système de santé pour éviter l’accumulation de mesures ou la seule augmentation des moyens ? On va avoir besoin d’imaginaire, de s’écouter, d’expérimenter et de prendre ce temps au milieu de la tempête.

1. Ce qui amène à se méfier de certains appels à la résilience qui dépolitise toutes les vulnérabilités en les rabattant sur le même plan. Cf Raim, L., « Contre la résilience », Regards, 2/04/2020

#6 Habiter notre monde

Progressivement, je me rends attentifs aux mondes qui m’entourent. A cette manière de respirer. D’apprendre à reconnaître le chant d’un merle ou d’une mésange charbonnière1. Cette crise offre, si on se l’autorise, l’attention nécessaire aux enfants, à ses propres activités, à ce qui résonne en soi, aux bourgeons et à la lumière. Ce à quoi on tient vraiment et à d’autres manières d’habiter cette terre.

Je lis parfois que c’est un « réveil de la Terre », « une dernière chance pour la planète ». Mais je ne crois pas. La planète ne nous dit rien en elle-même. Le virus n’est pas providentiel. Il y a eu des épidémies à des époques sans anthropocène2. Tout est lié mais cette crise se distingue des monstres climatiques et de la disparition de la biodiversité.

L’État réagit face à l’épidémie car elle tue en masse. Dans l’anthropocène, le danger est lent, inédit, indirect. Nous sommes le virus. Il faudrait nous enchaîner comme Ulysse sur le mat alors qu’il sait qu’il va rencontrer des sirènes cannibales. Alors, il faut aussi réfléchir aux choix politiques majeurs pour ne pas creuser la tombe de notre impuissance. Comme lorsque des hommes ont porté l’écriture d’une déclaration universelle des droits alors que la famine rongeait les rues de Paris3. Comme lorsque des femmes et des hommes sont entrés en Résistance sans se poser la question de la victoire. Simplement parce que c’était juste et nécessaire. Pour « ôter à la souffrance son masque de légitimité ». « L’unique condition pour ne pas battre en interminable retraite était d’entrer dans le cercle de la bougie, de s’y tenir, en ne cédant pas à la tentation de remplacer les ténèbres par le jour et leur éclair nourri par un terme inconstant.4 »

Il ne doit pas y avoir de plan de relance mais un pacte de transformation pour mettre hors du marché notre santé, notre alimentation et le soin rendu les uns aux autres. Comment peut-on encore faire du profit avec des maisons de retraites et des résidences pour personnes dépendantes ? Il faut sanctuariser les recettes de Sécurité Sociale pour couvrir les dépenses nécessaires pour soigner les malades et rémunérer correctement les soignants. On a notamment besoin de repenser les frontières entre les biens publics (nationalisation notamment des banques5), biens communs (démocratisation notamment des forêts, de la terre, de l’eau…) et biens privés (réels mais limités).

Ce serait le moment d’agir et de ne pas souffler sur les braises du capitalisme et d’un monde privatisé. 90% du trafic aérien est arrêté à Paris6. Comment inventer des gestes barrières contre la reprise des vols ? Seul l’État pourrait nationaliser Air-France-KLM pour reconvertir cette compagnie et ses emplois. Mais les autres compagnies occuperaient la place. Alors l’Union Européenne ? Mais comment serait-ce imaginable alors que les décideurs sont eux-mêmes drogués et ont besoin de leur dose d’aviation en habitant une capitale et en travaillant dans une autre ? Alors que les entreprises ont mondialisé leur production, que des cadres vivent à Lyon et travaillent à Londres, ont leur comité de direction à Singapour et leur unité de recherche-développement à Grenoble. Sans remettre en cause le gouvernement des entreprises privées qui doivent inclure salariés, usagers, chercheurs, élus et actionnaires. Se priver de toucher à la structure du pouvoir serait se contenter de mesures cosmétiques.

Savoir que le Gouvernement actuel souhaite relancer la croissance du PIB7 ne me démotive pas. Car face à « l’optimisme béat et satisfait », d’une naïveté sans vergogne, il existe un « optimisme vaillant et âpre qui ne se dissimule rien de l’effort qui reste à accomplir mais qui trouve dans les premiers résultats péniblement et douloureusement conquis des nouvelles raisons d’agir, de combattre, de porter plus haut et plus loin la bataille8 ».

1. Vinciane Despret, « Nous sommes tous, oiseaux et humains, en fait « libérés » », France Culture, 1 avril 2020, On peut lire de la même chercheuse Habiter en oiseau, Arles, Actes sud, 2019 (Mondes sauvages), 224p

2. Christophe Bonneuil. et Jean-Baptiste Fressoz, L’ événement anthropocène: la Terre, l’histoire et nous, Paris, Éd. du Seuil, 2013, 320p

3. Cet effet est formidablement rendu dans la pièce de théâtre écrite et mise en scène par Joël Pommerat, Ca ira (1) fin de Louis, 2018

4. René Char, Le nu perdu, dans la pluie giboyeuse Gallimard, 1966.

5. En s’inspirant des principes de la Modern Monetary Theory. Pour une présentation journalistique, Romaric Godin « Et si l’État créait lui-même les emplois pour combattre le chômage? », Mediapart, janvier 2018, et pour une approche plus encyclopédique, l‘article Wikipedia

6. 92 % à Orly et de 89 % à Roissy-CDG au 25 mars.

7. Cf l’interview de l’ami Pierre-André Juven., « « Pour Emmanuel Macron, tout l’enjeu consiste à sauver le capitalisme sanitaire et ses grandes industries » – Basta ! », Bastamag, 27 mars 2020

8. Jean Jaurès, Histoire socialiste de la France contemporaine (1789-1900), 1908

#5 Une démocratie à ciel voilé

Je ne me sens pas libre si je n’appartiens pas à une communauté politique démocratique. Cette crise s’est superposée à une campagne électorale surréaliste. On ne savait pas si on allait voter ou se contaminer. Mais au-delà de cet épisode, notre capacité à délibérer prend des coups que ce soit au niveau de notre régime de droit où la loi nous gouverne (rule of law) qu’au niveau de notre démocratie parlementaire.

Le président de l’Assemblée Nationale préside la mission d’information qui interroge le Gouvernement sur l’état d’urgence sanitaire alors qu’en Nouvelle-Zélande, c’est le chef de l’opposition qui le fait tous les jours. La rhétorique du chef d’État appelant au rassemblement face à la « guerre » est nauséabonde car elle étouffe notre capacité à débattre de nos désaccords et de nos conflits. Qu’un poème aussi important que la Rose et le Réséda, qui symbolise l’alliance de l’Église et du communisme au temps de la Résistance soit mis au service de cette rhétorique me dégoûte.

Bien sûr qu’il y a du retard dans les mesures de confinement n’en déplaise au Premier Ministre. Ce que François Sureau argumente admirablement bien. Nous sommes considérés comme des sujets et non comme des citoyens.

Et quand je dis nous, je désigne le peuple mais aussi les collectivités locales, les associations, les syndicats, les médias. Face à la mobilisation civile, est-ce le rôle des préfets et du Ministère de l’Intérieur de contrôler, de centraliser et d’organiser. C’est le Minitel au pouvoir. En masquant les jeux de couloirs et d’influence. Telle commune aura son marché quant telle autre ne l’aura pas.

Ne peut-on pas imaginer relier les formes de solidarité en conservant polycentrisme et diversité ? Pourquoi vouloir créer des réserves citoyennes plutôt que de soutenir les initiatives émergentes ? Domestiquer plus qu’arroser. Dresser plus que nourrir la terre.

Pour apporter un voile de légitimité à la technocratie, on brandit la caution scientifique. Sans contester l’apport de la science aux décisions politiques, celles-ci ne s’y réduisent pas. Le déni scientifique est un crime – pour le coronavirus comme pour le climat. Mais la science ne prescrit rien. Elle fonde, elle conseille mais ne peut résoudre les problèmes. Elle décrit le nœud gordien mais ne sait pas le trancher. C’est là que réside la grandeur et la forfaiture des décideurs politiques. Dans leur capacité à choisir entre délibération et violence, entre justice et privatisation, entre lâcheté du mensonge et courage de la vérité.

#4 Nos libertés en otage

Dans ce moment critique, foudroyés par un coronavirus parmi d’autres, est-on prêt à abdiquer de nos libertés au nom d’une conception sécuritaire de la santé publique ? A quelques exceptions près1, les mesures politiques sont venues renforcer le pouvoir de contrôle. Est-ce qu’on aurait imaginé se signer des autorisations de sortie à soi-même au mois de février ? La chape de plomb administrative est venue s’imposer alors qu’elle n’a rien d’évidente. On se prend à se demander si on doit écrire nos attestations à l’encre ou au crayon de papier, sur nos écrans ou sur des feuilles à l’encre noire. C’est infantilisant et déplacé. En Allemagne rien de tel. Pourquoi ?

Que faire face aux menaces, au mépris et à la morgue du préfet de Police de Paris ? Comment prévenir le développement de l’usage technologique des drones et de la reconnaissance faciale ? La bascule vers un état policier a été enclenché par les vagues d’attentats récentes mais elle se poursuit. Est-ce qu’on est prêt à être surveillés et géolocalisés sans notre consentement via nos téléphones portables ? Pour se voir confiné à nouveau si l’un de nos proches a été malade par exemple ? Comment se révolter contre les drones ?

Et dans trois ans, une fois que ces technologies sont en place, est-ce qu’on va se retrouver avec un message sur notre téléphone qui nous indique que nous devons nous rendre au commissariat car un proche a consulté un site Internet sur l’islamisme ? Parce qu’on a manifesté contre le climat ? Parce qu’un collègue a publié une note de blog critiquant un éditorialiste proche de l’extrême-droite ? Les outils paraissent nécessaires en période de crise mais une fois peuvent être utilisés pour d’autres finalités2

J’ai envie de vivre dans des territoires préservant nos libertés physiques et numériques. Il faut absolument que les pouvoirs des préfets soient mis sous contrôle démocratique et que les collectivités locales s’opposent à l’usage de technologies policières voire militaires sur leurs territoires.

Mais cet état policier est sans doute moins angoissant que le transfert de données et de la souveraineté à des multinationales motivées par leur propre ambition. Veut-on voir les données que l’on confie aux hôpitaux vendues à des multinationales dirigées par un fasciste américain ? Par nos apéros, nos textos et nos commandes en ligne, on augmente les données et le pouvoir de sociétés capitalistes déjà plus puissantes et plus riches que bien des Etats3. Celles-là même qui font travailler gratuitement ou sous des formes d’exploitation démentielle des travailleurs sans respecter aucun droit ni fiscalité. Les amateurs de science-fiction et les lecteurs de Michel Foucault4 savent que la surveillance émergente, par les acteurs même de la société civile est tout aussi dangereuse que des dispositifs étatiques centralisés.

On est donc pris en étau entre État policier et capitalisme de surveillance.

On a donc besoin de lois préservant nos libertés mais aussi de créer des « communs numériques5 » en investissant massivement dans des initiatives existantes6. Même si nous ne pouvons seuls soutenir par des cotisations volontaires des infrastructures numériques d’un pays, comment est-ce que certaines collectivités pourraient investir leurs services informatiques dans la création d’outils en open source au service des usages citoyens.

Notre santé ne peut être payée au prix de notre liberté. Nous avons besoin de cette perspective pour vivre demain debout et non assis, à genou ou en pantoufles.

1.Comme la libération de 5000 détenus condamnés à de courtes peines, la fermeture d’un centre de rétention administrative à Marseille…

2. Dans une précédente version de ce texte, j’affirmais qu’aucun résistant communiste ou anarchiste n’était tombé aux mains du régime de Vichy à cause d’un fichier. Grâce à la relecture attentive de Jean-Claude Barbier, je peux corriger mon erreur. Au-delà du fichier Tulard concernant les Juifs, le régime de Vichy a fiché des personnes pour les dénaturaliser ou pour réprimer des opposants politiques (fichage S). [Note du 28 avril 2020]

3. Pour une analyse précise de la crise en cours Gosset P.-Y., « Prendre de la hauteur – Framablog », 2 avril 2020 et pour une mise en perspective plus globale Antonio Casilli, En attendant les robots: enquête sur le travail du clic, Paris XIXe, Éditions du Seuil, 2019 (La Couleur des idées), 393p

4. Michel Foucault, Sécurité, territoire, population: cours au Collège de France, 1977-1978, Paris, Seuil : Gallimard, 2004 (Hautes études) ; Michel Foucault, Naissance de la biopolitique : Cours au collège de France 1978-1979, Paris, Gallimard Seuil, octobre 2004.

5. Encore faut-il les définir précisément pour ne pas tomber dans la marmelade idéologique ou le slogan politique. Pour une approche générale et classique, on peut lire Elinor Ostrom, Gouvernance des biens communs: pour une nouvelle approche des ressources naturelles, Bruxelles, De Boeck, 2010. Pour une approche précise et alternative, on peut se référer au blog de Calimaq. Par exemple, Lionel Maurel, « La propriété privée au secours des forêts ? (ou les paradoxes des nouveaux communs sylvestres) », S.I.Lex, 19 août 2019

6. Les initiatives ne manquent pas notamment Framasoft et son archipel, 10 décembre 2019

#3 Quitter notre piédestal

J’ai trainé mon désarroi toute la première semaine de confinement. A ne pas savoir vers qui me tourner. Et à occuper les enfants de contraintes scolaires pour ne pas avoir à regarder mes peurs en face.

Il est vertigineux de se rappeler que ce virus existe depuis longtemps. Simplement qu’il n’avait pas encore rencontré notre espèce. Covid-19 est un virus avec lequel nous ne sommes pas habitués de vivre. Rien de plus. Il fait partie du monde avec l’ensemble du vivant – des «non humains» – avec qui il nous faut apprendre à coexister.1

Plus dérangeant : cette rencontre remet en cause notre toute-puissance fantasmée, notre idée « d’hommes modernes » au-dessus de la « nature », au-dessus de civilisations « sous-développées ». Nous ne sommes ni le sommet de la création, ni à la pointe de l’évolution. La planète peut nous survivre. Nous sommes comme les autres espèces et les autres peuples fragiles et vulnérables. Apprenons à nous déprendre d’une double division qui a séparé la nature et le social d’un côté, l’homme moderne et les archaïsmes de l’autre2.

Au moment où nous – hommes blancs français – nous sommes « élevés » au-dessus des autres espèces vivantes, animales et végétales, nous nous sommes mis à croire que nous étions au-dessus des autres peuples de l’humanité. Nous ne sommes ni en dessus, ni en dessous mais reliés et interdépendants.

D’ailleurs, ce « nous » n’existe pas en tant que tel, c’est une projection, une polarité, une communauté imaginée qui s’approprie la majorité des ressources et des savoirs sans reconnaître d’autres manières d’être vivant et humain 3

Il n’y a pas d’orient et d’occident, une médecine scientifique et rationnelle d’un côté et une médecine chinoise millénaire de l’autre. L’inoculation par exemple a été pratiquée à Istanbul par un médecin grec Emmanuel Timoni sur la fille de Lady Montaigu épouse de l’ambassadeur d’Angleterre en 1721. Celle-ci se fera l’ambassadrice à Londres et la pratique se diffusera en Europe avant de devenir vaccination. Mais Timoni avait observé cette pratique sur des femmes turques dont l’histoire n’a pas retenu le nom. Soit celles-ci avaient inventé cette pratique. Soit, plus probablement, elles l’avaient apprise d’une pratique remontant à plusieurs siècles. Pratique médicale diffusée le long de la route de la Soie en provenance de Chine puisqu’elle était avérée au XVIe siècle à la période Ming. Nous sommes reliés et hybridés. Dans nos savoirs, dans nos pratiques comme dans nos confinements.

Est-ce que notre modernité nous immunise ? Est-ce que l’on croyait pouvoir échapper à l’épidémie grâce à nos conditions sanitaires et économiques ? A notre caractère « développé » ? Quelle humilité nouvelle adopter pour apprendre des autres pays alors que bien des États imaginent nos relations sous l’unique perspective de la rivalité ou d’une « aide au développement » ? Nous qui laissons des soignants trouer des sacs poubelles, faute de blouses, pour éviter le contact avec des malades.

Coopérer et apprendre naïveté. La Chine comme un empire autoritaire qui détient une bonne partie de l’appareil productif réel de la planète, soutient les régimes les plus douteux, enferme une partie de la population ouïgour dans des camps et profite de la situation pour « faire des cadeaux » de masques et de traitements. En France, on a vu un racisme anti-chinois se développer avant crise qui reviendra. Le « péril jaune » a de beaux jours devant lui. Nous pouvons être en lien comme des égaux, sans péril ni gloire.

Nous ne sommes pas « au-dessus » des autres peuples. Nous ne sommes pas « au-dessus » des autres espèces vivantes. Cette relativisation n’est pas un synonyme de disparition. Plus simplement à chercher à habiter notre juste place sans domination ni enfermement.

1. En fait, les virus ne font pas à proprement partie du monde vivant même si une partie d’entre eux sont considérés comme de l’infra-vivant. Cf Thomas Heams, Infravies. Le vivant sans frontières, Seuil, 190 p.

2. Cf notamment Chapitre 10 « La fin de l’exception moderne » in Pierre Charbonnier, Abondance et liberté: une histoire environnementale des idées politiques, Paris, La Découverte, 2020

3. Baptiste Morizot, Manières d’être vivant: enquêtes sur la vie à travers nous, Arles, Actes sud, 2020 (Mondes sauvages, pour une nouvelle alliance)