Bloc notes du 27 mars 2026
Bloc notes du 27 mars 2026

Bloc notes du 27 mars 2026

Mes lectures en vrac de la semaine.

1. Bilan des élections municipales

Hormis Lyon, Grenoble et Tours, comment expliquer l’échec des écologistes aux élections municipales ? D’abord, l’exceptionnalité de l’élection de 2020 a été sous-estimée. Les marches climat et le score de la liste Jadot aux Européennes 2019 comptait moins que la déstabilisation du Parti Socialiste dans un certain nombre de villes après l’élection d’Emmanuel Macron (Lyon, Tours, Besançon, Strasbourg, Bordeaux) et par l’abstention différentielle. L’électorat plus âgée – votant plus à droite – s’est moins mobilisé. Le total gauche du premier tour à Poitiers était de 54 % en 2014, 66 % en 2020 et 53 % en 2026. Cela explique en partie la plus grande difficulté à gagner des villes.

Contrairement à ce que répète certains acteurs politiques intéressés, l’analyse des résultats ne s’explique pas d’abord par les alliances entre PS, Ecologistes et France Insoumise puisque les reports de voix sont très hauts à gauche (sauf exception comme à Poitiers). Même si une étude de Théo Delemazure, Jérôme Lang, Antoine Prévotat montre que les reports de voix sont moindre quand la France Insoumise a fait des scores importants. Le premier facteur d’échec s’explique par la mobilisation différentielle des abstentionnistes. On constate qu’un front anti-gauche s’est créé. L’effet repoussoir a plusieurs causes : la propagande des médias d’extrême droite, la stratégie clivante de la France Insoumise prête aux pires sous-entendus antisémites (discours de Lyon), la stratégie de dédiabolisation des dirigeants du RN, la complaisance voire l’appui de la droite républicaine et libérale (jusqu’au Président de la République). On ne peut que constater la mobilisation exceptionnelle face à la gauche au second tour. A Bordeaux, le total droite gagne 3000 voix. A Besançon, 4000 voix. A Lyon, 19 000 voix !

Mais on ne peut pas exclure que les politiques publiques menées par les écologistes aient pu contribuer à ces défaites. L’écologie politique est devenue l’une des dimensions du clivage gauche-droite quand elle ne se réduit pas à un environnnementalisme superficiel. L’attachement à la voiture comme objet identitaire ou fantasmatique. Le verdissement des rues et la désartificialisation des cours d’école peuvent être consensuelles mais la municipalisation de la distribution d’eau potable, le zéro artificialisation net, la justice environnementale ou l’amélioration de la qualité de l’air sont des objectifs beaucoup plus clivants [sur la conflictualisation de l’écologie, lire cet article de Malo Jan]

A de rares exceptions dans des villes moyennes, la gauche n’arrive à gagner plus que dans les métropoles – et encore – dans des situations de triangulaires (Amiens, Saint-Etienne) ou face à des candidats trumpistes ou corrompus (Grenoble, Lyon, Paris, Marseille). Le total gauche est désormais plafonné par le retrait politique d’une partie de la classe populaire au début du quinquennat Hollande. Retrouver le dialogue avec ces abstentionnistes devrait être un objectif prioritaire pour l’ensemble de la gauche.

Pendant ce temps, le RN triple son nombre de conseillers municipaux par rapport à 2020. 1,6 million de français vivent dans une commune gérée par l’extrême droite. [Institut Avant-garde]

Sur un autre aspect de ces municipales, Jonathan Guiffard décrit les opérations de désinformation menées par des puissances étrangères pendant la campagne électorale et la manière dont l’État français s’est organisé pour y répondre.

Alain Carignon a heureusement perdu l’élection au second tour à Grenoble. On peut lire un vieil article d’Olivier Ihl la manière dont Carignon utilisait la distribution de médailles (ordre du Mérite et Légion d’Honneur) pour ses stratégies clientélistes – qui n’ont pas tout à fait disparues.

Avec le décès de Lionel Jospin, on change d’époque. L’amitié racontée par Michel Broué, un ancien de l’OCI comme lui. On lit un homme politique bon et intègre. Ce n’est plus si courant.

2. Situation de l’État de droit

L’ONG Disclose a révélé que la police française utilise illégalement depuis 4 ans un logiciel de reconnaissance faciale lors de ses interventions dans la rue.

Un retour sur expérience sur la mobilisation communautaire contre à ICE à Los Angeles par Walter J. Nicholls [LaVieDesIdées]. Un syndicat a organisé une formation à l’action non-violente suivie par 1500 participant-es. 40 manifestations ont éclatées grâce au savoir-faire et aux moyens des syndicats et des associations. La maire Karen Bass a affronté directement ICE. Mais les communautés elles mêmes, fondées sur des réseaux familiaux et de voisinage, se sont mobilisées pour éviter l’expulsion, la séparation et la ruine. Elles ont défendues « la présence légitime des immigrants sans papiers non pas sur la base du statut juridique ou de l’assimilation culturelle, mais en affirmant un cadre alternatif de droits fondé sur la résidence de longue durée, la contribution économique et les liens sociaux. ». Leurs véhicules étaient bloqués et leurs agents encerclés les empêchant d’arrêter des immigrant-es.

La notion de sûreté chez Montesquieuimplique que la loi protège à la fois contre les autres hommes mais aussi contre l’arbitraire de l’État. (article parcouru seulement et qu’il faudrait croiser avec la biographie du grand homme par Bernard Manin)

3. Guerre en Iran

Un billet de Michel Goya qui décrit la mauvaise anticipation de la réaction possible des iraniens à une attaque américaine. La préparation opérationnelle est souvent déterminante pour la réussite ou non des objectifs de guerre. Elle a été bâclée et la situation est bloquée.

Les Etats-Unis utilisent un logiciel appelé Maven créé par Google mais piloté désormais par Palantir pour détecter et éliminer les cibles humaines. Cette manière d’essayer de cibler plus vite et sans humain n’est pas neuve. Dans les années 60, l’armée américaine lance l’opération Igloo White : 20 000 capteurs reliés à des ordinateurs IBM en Thaïlande pour localiser les convois ennemis sur la piste Hô Chi Minh. Jusqu’à ce que les Nord-Vietnamiens utilisent des enregistrements et des seaux d’urine pour les leurrer. La CIA a fini par alerter que le système était en roue libre et qu’il était censé avoir détruit plus de camions que tous ceux existants au Nord Vietnam. C’est Maven qui a ciblé l’école de Minab tuant de nombreux civils. Aucun système humain ne peut cibler sans soutien algorithimique 1000 cibles en 24 heures comme ont pu le faire les israéliens et les étatsuniens. [billet en anglais de Kevin Baker]

4. Réchauffement climatique

1/ Une nouvelle étude dans Nature estime à la hausse les coûts du changement climatique et l’impact différencié selon les régions du monde. Le mécanisme est cumulatif. Une hausse progressive des températures réduit la productivité, dégrade la santé et freine l’économie. Sur 30 ans, ces effets s’additionnent et produisent un impact massif, comparé à une « accumulation lente mais continue ». Gernot Wagner souligne que le coût social du carbone augmente plus vite que les émissions. Investir dans la réduction des émissions permettrait donc d’éviter des pertes économiques bien supérieures à long terme.

2/ Auparavant, le gouvernement britannique avait déjà censuré un rapport rédigé en 2024 qui alerte sur un possible effondrement de la sécurité alimentaire d’ici 2030

3/ Toujours à l’affut d’une augmentation de ses bénéfices, TotalEnergie va augmenter ses profits en abandonnant l’éolien en mer et en développant ses investissements dans le pétrole et le gaz contre une indemnisation d’un milliard de dollars.

5. Hausse du prix des carburants

Le blocage du détroit d’Ormuz se traduit par une augmentation des prix du baril durablement fixé autour de 100$. Cette visibilité nouvelle pour la logistique maritime mondiale montre si besoin était à quel point l’océan est devenu un espace de puissance dont les chaînes logistiques déterminent notre approvisionnement. Un livre de Laleh Kalili recensé par Stéphane Lalut décrit ce « capitalisme extractiviste ».

Si la hausse du prix des carburants marque le quotidien pourrait être une bonne nouvelle pour le climat si elle n’avait pas des effets différenciés et inégalitaires. Si Israël et les Etats-Unis sont des producteurs de gaz couvrant une grande partie de leurs besoins, 57 % des besoins énergétiques européens dépendent des importations [Commission]. Une fois de plus, l’Europe se retrouverait en position de subir la crise énergétique.

D’autre part, cette hausse va encore augmenter les inégalités. Les coûts vont être supportés par les ménages car les entreprises vont répercuter la hausse des prix de leurs intrants alimentant l’inflation. [LeGrandContinent]. La situation sera encore plus rude pour les travailleurs-ses dépendant de la voiture et sans alternative de transport en commun dans le rural. Même si le quart des ménages les plus aisés consomment 2 fois plus de carburant que le quart les plus modestes, toute mesure d’indemnisation ou de blocage des prix des carburants indiscriminée est donc antisociale [Insee] Gregor Semieniuk, Isabella M. Weber, Iain S. Weaver ont montré qu’aux États-Unis, la moitié des bénéfices tirés des énergies fossiles sont revenus aux 1 % des individus les plus riches. La moitié des citoyen-nes les plus pauvres du pays se contentaient de 1 %. L’augmentation du prix du barril est donc indolore pour les plus riches puisqu’ils compensent par ailleurs à travers leur portefeuille d’actions. Pour les 50 % les plus pauvres, cette compensation n’a représenté que 0,05 % du revenu disponible, ce qui est quantitativement insignifiant. [Energy research and social science] ?

Il faudrait non seulement instaurer une taxe permanente sur les bénéfices excédentaires du pétrole et du gaz (rendements supérieurs à une proportion spécifiée du capital). De telles taxes n’entraînaient pas de distorsions et étaient efficaces sur le plan budgétaire. [Shafik Hebous é Dinar Prihardini, « Excess Profit Taxes : Historical Perspective and Contemporary Relevance », FMI 2022] mais il faudrait dégrader les actifs fossiles de manières pérennes afin d’inciter à la sobriété et à l’électricité.

La Cour des comptes a d’ailleurs relevé qu’en moins d’une décennie en France « la production d’électricité renouvelable est passée de moins de 100TWh en 2016, soit 18% de la production d’électricité, à près de 150TWh en 2024, soit 27% ». Mais le fonctionnement du marché électrique de gros fait reposer le prix sur la dernière centrale appelée qui sont le plus souvent des centrales à gaz, fixant le prix de l’électricité de manière élevée. Une réforme rapide du marché européen de l’énergie est donc indispensable pour créer les incitations à sortir des énergies fossiles. Si la Cour des comptes critique le soutien public aux énergies renouvelables, elle silencie le soutien à l’énergie nucléaire via des prix garantis, des garanties d’Etat, des subventions et une mobilisation de l’épargne réglementée. La soutenabilité budgétaire changerait assurément de camp au-delà de la maîtrise des risques [Stephane His et Alain Grandjean]

6. Un peu d’histoire

Des historiens reconstruisent la bibliothèque de Marc Bloch et font le lien avec des recensions.

Marcus Haraldsson montre dans TheGuardian comment les nouvelles méthodes de recherche archéologiques (Lidar, ADN…) bouleverse l’histoire des Mayas. On a longtemps crus qu’il y avait deux millions de Mays entre le VIIe et le Xe siècle. On estime désormais qu’ils étaient 4 à 8 fois plus. Ce n’étaient pas des cités isolées mais un ensemble de villes interconnectées. Des canaux et des champs surélevés permettaient de nourrir une vaste population malgré des sols calcaires pauvres. La ville de Tikal comptait 40 à 80 000 habitants parmi les plus grandes du monde. L’archéologie éclaire aussi la mémoire récente. La guerre civile guatémaltèque (1960-1996) a fait plus de 200.000 morts qui étaient à 83% mayas. Ces méthodes permettent aussi d’identifier les victimes.