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Éphémères V – Apprendre par corps

Ce texte a été publié une première fois sur la Villa Réflexive le 6 juin 2019.

Dernier billet de cette résidence dans la Villa Réflexive pour parler du corps. Évoquer la poésie pourrait laisser croire que nous cherchons à partir des mots. Or, notre action est d’abord sensorielle, fondée sur ce que la vie, des relations, de la domination, des arbres, des objets et même des mots – font à nos désirs et nos émotions.

J’ai toujours aimé cet extrait des Méditations pascaliennes de Pierre Bourdieu :

« La reconnaissance pratique par laquelle les dominés contribuent, souvent à leur insu, parfois contre leur gré, à leur propre domination, en acceptant tacitement, par anticipation, les limites imposées prend souvent la forme de l’émotion corporelle (honte, timidité, anxiété, culpabilité) (…). Elles se trahit dans des manifestations visibles, comme le rougissement, l’embarras verbal, la maladresse, le tremblement, autant de manières de se soumettre, fût ce malgré soi et à son corps défendant , au jugement dominant, autant de façons d’éprouver le conflit intérieur et le « clivage du moi , la complicité souterraine qu’un corps qui se dérobe aux directives de la conscience et de la volonté entretiens avec la violence des censures inhérentes aux structures sociales1 »

Ce passage m’indique où l’on cherche à agir. Nous cherchons à déplacer politiquement ces frontières intérieures qui nous emmurent. Sans psychologiser. Mais sans non plus nier la dimension personnelle et subjective de ce vécu.

Comment fait-on ? En écoutant nos propres émotions d’abord. Celles-qui résonnent à l’intérieur et nous traversent : la colère face à la violence et l’humiliation d’une personne à qui on refuse ses droits, la peur de se tromper et de blesser quand une parole à du mal à se dire, la joie d’une heureuse nouvelle, la honte de ne pas être à la hauteur mais aussi la lassitude, la ferveur, la surprise et le dégoût, l’amertume ou l’admiration. Tout ce qui nous rend humain et nous indique qu’il se passe quelque chose.

Ensuite, nous nous appuyons sur les jeux du théâtre de l’opprimé développé par Augusto Boal et tout particulièrement l’un d’entre eux nommé le théâtre image2. On cherche une position du corps qui évoque la situation de domination vécue par la personne. Imaginons une scène avec deux personnes debout comme si elles allaient se battre, un bras en l’air dirigé l’une vers l’autre, le regard agressif, une troisième personne assise la tête dans les bras comme en pleurs à leur côté (mimant un enfant) et une quatrième démunie, les bras ballants à trois mètres d’elles.

Cette dernière a raconté cette scène vécue : une baston entre deux jeunes en bas de chez elle devant les enfants. Le petit groupe a aidé à modeler l’image correspondante en dix minutes. Ils présentent cette « image » devant le reste du groupe et on va chercher à changer la scène ensemble.

Seulement, il y a des contraintes : premièrement, on ne peut pas changer les « oppresseurs ». On ne peut pas changer les deux personnes qui se battent. La puissance est en soi dans une situation donnée et il ne faut pas enlever des éléments déterminants de la complexité de la scène. On ne change pas non plus l’enfant qui pleure. On ne peut pas les faire disparaître d’un claquement de doigt. Ils sont là. Avec leurs corps.

Deuxièmement, on ne parle pas de la scène avant d’agir avec son corps et prendre une pause. Quand une personne a une proposition, elle vient « sur scène ». Ceux qui donnent des conseils sans vouloir prendre le risque de bouger de leur chaise ne s’expriment pas. Très souvent, cela donne la parole à d’autres membres du groupe que ceux qui la prennent habituellement.

Troisièmement, je suis très attentif à demander aux personnes qui jouent les « oppresseurs » comment elles ressentent chaque nouvelle proposition. Une interposition physique ? Une personne qui s’occupe de l’enfant ? Un appel au secours ? Une personne qui les prend par l’épaule ? Ensuite, je laisse les personnes qui ont fait les propositions expliquer et je les remercie toujours tout en notant si la proposition a eu de un effet. Ce qui est très étonnant – et que je ne m’explique pas tout à fait – c’est que le ressenti des « oppresseurs » est souvent très parlant pour un certain nombre de situations et pour la compréhension de la situation pour la personne qui est « opprimée3 ». Dans l’exemple évoqué, ceux-ci continuaient à avoir envie de se battre sauf quand quelqu’un a proposé de s’assoir par terre en les regardant, geste pacifique mais confrontant.

A jouer en théâtre image des situations connues (un rendez-vous à Pôle Emploi, l’isolement, un contrôle au faciès…), on peut monter en gamme : ajouter la parole, répéter des situations de négociations, faire des marches collectives, aller occuper un hall d’entrée… Le réel n’est qu’un continuum. La domination pouvant tout aussi bien être vécue dans le groupe (entre hommes et femmes dans la prise de parole par exemple) qu’à l’extérieur de celui-ci.

Le théâtre n’est pas une baguette magique. Il y a aussi besoin d’analyse de la conjoncture politique ou de recherche poétique. Mais l’apprentissage par corps vient directement puiser aux sources de la puissance, pour s’affirmer et créer des situations plus justes et plus douces.

1 Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Points, 2015, p.203

2Nous nous sommes formés il y a plusieurs années auprès de la Compagnie NAJE http://www.compagnie-naje.fr/

3Je mets des guillemets à « oppresseur » et « opprimée » car il l’oppression est dans le rapport social plus que chez les personnes. Il s’agit d’un élément de la situation vécue et non d’un trait essentialisant des personnalités

Éphémères IV – En carrefours de savoirs

Ce texte a été publié une première fois sur la Villa Réflexive le 2 juin 2019

Depuis 2015, j’anime avec Celina Whitaker des carrefours de savoirs sur la protection sociale. Un temps d’animation où se croisent les savoirs des gens et les savoirs savants1. Il est composé d’une quinzaine de personnes diverses de par leur âge, leur condition sociale, leur lieu d’habitation ou leur genre. A chaque séminaire, on réfléchit à partir de méthodes créatives sur notre système de protection sociale. On documente notre démarche par des compte-rendus exhaustifs et le Collectif pour une protection sociale solidaire créé avec d’autres associations s’en nourrit pour ses analyses et ses positionnements politiques.

La semaine dernière, le carrefour de savoir s’est réunit pour la septième fois. Plusieurs membres n’ont pas pu venir pour des raisons heureuses (une mission d’intérim) ou non (un énième rendez-vous administratif pour accéder à ses droits). Animer des groupes avec des personnes qui ont l’expérience quotidienne de la précarité oblige à faire face à ces aléas permanents. J’aimerais pouvoir détailler certaines histoires mais je n’ai pas demandé leur consentement. Celui-ci doit être explicite dans la validation de nos échanges, des photographies et des enregistrements. Je me refuse à utiliser leur vie pour « illustrer » mon travail. L’intrusion dans l’intimité est une meurtrissure fréquente pour celles et ceux qui vivent en marge.

On est accueilli dans un habitat partagéqui nous loue sa salle commune et des chambres. La proximité avec la nature drômoise et la solidarité inhérente à cet habitat nourrit notre réflexion.

Cette fois-ci, on s’est donné un objectif : dessiner une image du « panier de la protection sociale en France en 2019 ». Comment présenter simplement ce qui est financé par la fiscalité ? A Rome, le fiscus était un panier dans lequel on récoltait l’argent des impôts. L’image du panier donne plus envie de partager que celle du « trou de la sécu »2.

Après un temps de reprise de contact, on commence par un travail en trois petits groupe à partir de nos expériences de vie. On utilise des playmobils et des cartons de couleurs préparés à l’avance en distinguant les institutions, les modes de financement et les dispositifs. Un groupe décrit précisément la difficulté à solliciter le chèque énergie. Un autre a pris un panier à salade et fait le lien avec différents dispositifs vers des usagers. Un troisième a décrit toutes les institutions mais n’a pas réussi à placer les impôts et taxes. La méthode n’est pas la bonne mais on retient qu’il faut partir des « domaines de vie » et pas des institutions. Celles-ci sont trop contingentes. Leurs sigles entretiennent la confusion. Qui sait distinguer précisément Pôle Emploi, l’UNEDIC et l’ASSEDIC ?

Le lendemain, on part des inégalités de revenus en s’appuyant sur les statistiques produites par l’INSEE. Avec des kaplas, on a représenté le revenu disponible par décile en distinguant ce qui est mis dans le panier commun et ce qui est perçu directement par chacun. On distingue impôts et cotisations sur les deux colonnes à gauche du bambou revenus de la protection sociale, du travail rémunéré et des revenus du patrimoine à droite du bambou3. Sur les deux photos, on a les colonnes du décile le plus pauvre et du décile le plus riche de la population française.

Cela nous permet de réfléchir avec une image commune sous les yeux. On se pose des questions : pourquoi est-ce que le dixième le plus riche accumule autant ? Qu’est-ce qui permettrait au décile le plus pauvre d’atteindre un seuil de revenu décent ? Où serait-il placé ? comment intégrer la propriété immobilière ? Comment distinguer au sein des déciles les plus hauts et les plus bas ? Comment ne pas se fonder uniquement sur les indicateurs monétarisés ?

On se rend compte aussi qu’une partie du revenu mutualisé par l’impôt ne passe pas « par notre poche » puisqu’il finance des services publics (école, hôpitaux mais aussi prise en charge d’une partie du prix du théâtre, de terrains sportifs…)

Puis chacun et chacune calcule son niveau de vie et là où il est placé dans l’échelle des revenus. On forme quatre groupes qui vont réfléchir en non mixité : le décile 1 (le plus pauvre) ; les déciles 3 et 4 ; les déciles 6 et 7 ; le décile 9. Chaque groupe liste des idées autour de quatre thématiques : l’argent qui passe par notre poche qui nous fait du bien ; l’argent qui ne passe pas par notre poche et qui nous fait du bien ; l’argent qui nous manque pour bien vivre ; d’autres remarques qui ne rentrent pas dans les cases. Le partage des réponses est très riche. On perçoit nettement la différence entre la survie au jour le jour, la recherche constante d’un équilibre avec la peur du lendemain, la vie décente et la vie confortable.

Dans les carrefours de savoirs, les chercheurs ne parlent pas uniquement à partir de leurs recherches, les militants à partir de leurs valeurs et les personnes pauvres à partir de leur expérience de pauvreté. Les savoirs sont métissés. Tantôt on se penche ensemble sur des savoirs statistiques (étymologiquement, des savoirs d’Etat), tantôt sur des savoirs scientifiques et tantôt sur des savoirs issus de nos vies. Les personnes qui traversent une situation de pauvreté ne sont pas limitées à cette expertise. L’intelligence est véritablement collective et partagée.

La fatigue gagne le groupe. On prend un temps pour marcher dans la forêt et trouver un élément non-humain à connecter à notre réflexion. On évoque la dette écologique et la dette humaine sans arriver à approfondir cette dimension de la réflexion.

Le lendemain, les idées de la nuit sont déposées une nouvelle fois. Et la représentation de différents dispositifs converge vers une image commune qui fait le lien entre le « sommet » de l’Etat et des situations concrètes : demander son allocation retraite, aller voir le médecin quand on est malade, solliciter une aide au logement ou le revenu minimum. L’image est encore partielle. Il manque la dimension européenne ou des intermédiaires mais bon an mal an elle nous donne à penser les rapports de force interne à l’Etat, la marginalisation des citoyens traité uniquement comme des usagers, les nœuds d’influence autour d’institutions clés et pourtant méconnues (comme les Agences régionales de santé)…

Des trains sont à prendre et le carrefour de savoir se termine. En bilan, on se demande ce qui nous a nourrit et ce qui nous a laissé sur notre faim. On repart dans nos vies avec la perspective de se revoir à l’automne. Avec quelques images en plus et le désir de poursuivre nos recherches ensemble.

« Vous me direz : il y a tout de même là quelque chose comme un étrange paradoxe à vouloir grouper, coupler dans la même catégorie des « savoirs assujettis », d’une part, ces contenus de la connaissance historique méticuleuse, érudite, exacte, technique, et puis ces savoirs locaux, singuliers, ces savoirs des gens qui sont des savoirs sans sens commun et qui ont été en quelque sorte laissés en jachère, quand ils n’ont pas été effectivement et explicitement tenus en lisière. Eh bien, je crois que c’est dans ce couplage entre les savoirs ensevelis de l’érudition et les savoirs disqualifiés par la hiérarchie des connaissances et des sciences que s’est joué effectivement ce qui a donné à la critique des discours de ces quinze dernières années sa force essentielle. », Cours du 7 janvier 1976 (pages 8 à 10) in « Il faut défendre la société », Michel Foucault, Cours au collège de France, Gallimard – Seuil, 1997

2. Sur le rôle des images, on peut notamment lire George Lakoff et Mark Johnson, Les métaphores dans la vie quotidienne, Editions de Minuit., Paris, 1985.

3. Note méthodologique. Chaque kapla représente 400€. Les chiffres de l’INSEE correspondent au revenu de 2015. Les revenus issus du travail rémunéré et de l’assurance chômage ne sont pas distinguées. La TVA est extrapolée à partir d’une analyse de la Cour des Comptes.

Éphémères III – En territoire poétique

Ce texte a été publié une première fois sur la Villa Réflexive le 21 mai 2019

La semaine dernière, nous avons animé trois sessions de formation dans la Drôme : une pour les « artisans de justice sociale », une pour celles et ceux qui veulent créer des collectifs de chômeurs et une dernière dont le titre ne me plaît pas vraiment : « manager1 de manière juste et démocratique ». Notre préoccupation était la suivante : quelle proposition d’éducation populaire pour des responsables d’organisation ? Elles aussi ont besoin d’espaces pour réfléchir, échanger, dénouer et prendre soin d’elles pour faire face à des enjeux contradictoires.

Lors de cette session, nous avions décidé de prendre trois heures pour réfléchir sur « le pouvoir ». Pouvoir d’agir. Puissance. Autorité. Violence. Comment se donner des repères pour l’action ? Une fois de plus, on avait trop de matière : des lectures multiples (Spinoza, Arendt, Foucault…), des expériences d’actions collectives (rencontres, marches, négociations…) et des expériences intérieures. Avant tout apport, nous avons posé une question à chacun.e des participant.es : « Quand avez-vous eu le sentiment d’avoir eu du pouvoir sur votre vie ? »

Et avant même cette question, nous avons ouvert un territoire poétique où se promener. J’ai conté une histoire « Merlin ou l’homme sauvage ». Rien à voir avec Merlin l’enchanteur. C’est un conte collecté par Dominique Gauthier dans l’île Shippagnan, dans le comité de Gloucester au New-Brunswick en décembre 1952 auprès de Gustave Hébert. Ttranscrit par Gilles Vigneault puis révisé par Clara Marceau et Vivian Labrie, j’ai entendu cette dernière le raconter à mes enfants il y a quelques années. Je l’ai enrichi de quelques détails d’une version collectée au près de Sandy Jones en septembre 1977 par Robert Bouthillier et Vivian Labrie dans un village voisin.

En résumé, Merlin vole des fruits chez un roi propriétaire qui finit par l’enfermer en prison. Il est libéré par Jack, le fils du roi. Merlin lui propose son aide à chaque fois qu’il en aura besoin. Jack n’a qu’à appeler « A moi Merlin ! ». Le roi condamne à mort son fils qui pourtant survit à ses bourreaux. Merlin le retrouve, le déguise en lui mettant une vessie de cochon sur la tête et lui indique le chemin d’un royaume où il y a de l’ouvrage. Une fois embauché pour jardiner des fleurs, Merlin l’aide à accomplir des merveilles. Contre l’avis de son père, une des filles du roi séduit Jack puis l’épouse. Ils sont relégués en marge du château. Se déclenche une guerre. Le roi et ses gendres ne veulent pas de Jack. Incognito, équipé par Merlin, il joue pourtant un rôle décisif dans la victoire. Il finit par être reconnu à cause d’un bout d’épée coincé dans sa jambe. Il refuse la succession du roi et préfère continuer de vivre en marge du royaume.

Dans ce conte, le pouvoir se présente sous toutes ses formes : la violence, la coopération, l’initiative personnelle, la duperie, l’autorité, la force… Nous ne l’avons pas « analysé ». Nous l’avons laissé habiter nos échanges, tisser des liens avec nos histoires de vie, avec les concepts forgés par d’autres :

→ Quelles similitudes entre l’action de Jack et la définition du pouvoir (power) d’Hannah Arendt « Le pouvoir ne correspond pas seulement à l’aptitude de l’être humain à agir mais à agir de façon concertée. Le pouvoir n’est jamais une propriété individuelle2 ? »

→En quoi les besoins de nourriture de Merlin, le désir de liberté de Jack, le refus d’une fille d’obéir à son père sont-ils des métaphores de notre propre pouvoir d’agir ?

→ Comment identifier dans le conte et dans la vie des « états de domination » que Michel Foucault définit « lorsqu’un individu ou un groupe social arrivent à bloquer un champ de relations de pouvoir, à les rendre immobiles et fixes et à empêcher toute réversibilité du mouvement – par des instruments qui peuvent être aussi bien économiques que politiques ou militaires3 » ?

L’histoire de Merlin était présente à nos côtés lors de cette matinée. En résonances plutôt qu’en raisonnements. Une manière de cheminer en territoire poétique. Là où, « artisan d’histoires plutôt qu’artisans de vers », on « suscite l’émotion tragique et le sentiment d’humanité4 ».

1. Je n’aime pas ce mot de « management ». La notion et la pratique naissent au début du vingtième siècle en parallèle de la croissance des entreprises capitalistes. Elles cherchent à augmenter la productivité en modifiant l’organisation du travail et l’encadrement des travailleurs. L’histoire est connue. Des connaissances scientifiques sont mobilisées massivement. Une catégorie de population située entre les patrons et les ouvriers se constitue progressivement. Les personnes sont considérées uniquement comme des « ressources humaines »…

2. « Power corresponds to the human ability not just to act but to act in concert. Power is never the property of an individual » Hannah Arendt, « On violence » in Crises of the Republic, 1972

3.«L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté» (entretien avec H. Becker, R. Fornet-Betancourt, A. Gomez-Müller, 20 janvier 1984), Concordia. Revista internacional de filosofia, no 6, juillet-décembre 1984, pp. 99-116, Dits Ecrits tome IV texte n°356http://1libertaire.free.fr/MFoucault212.html

4. Les deux citations sont issues de la Aristote, Poétique, trad. fr. J Hardy, Paris, Gallimard, 2005. La première est légèrement modifiée 1451b et 1456a.

Éphémères II – Tisser la confiance

Ce texte a déjà été publié une première fois par la Villa Réflexive le 11 mai 2019

Mon profil de poste a un titre : « artisan de justice sociale ». Et au cœur de cet artisanat se loge l’animation de groupes les plus divers : personnes en situation de pauvreté et chercheurs universitaires dans un carrefour de savoirs. Jeunes adultes vivant en banlieue, en milieu rural, en foyer, cher leurs parents ou dans la rue avec des histoires de vie, des niveaux de revenus et des ambitions sans commune mesure. Ministre et habitants de quartiers populaires. Mais aussi des élus locaux. Des cadres et des ouvriers dans une petite entreprise. Des locataires et des gestionnaires d’habitat social….

Comment animer des groupes où l’écoute est privilégiée à l’invective ? Comment animer avec douceur sans mièvrerie1 ? Comment se dégager des impératifs pédagogiques ? De la pureté militante ? De l’urgence des situations sociales et climatiques auxquels nous sommes confrontés ? Comment tisser la confiance et « murer la peur2 » ?

On n’a pas de recette magique mais quelques lignes de recherche. On a dans nos poches crevées quelques « outils à la noix » collectés au fil de notre expérience. Comme le fait d’énoncer des principes relationnels en début de rencontre. La plupart du temps, on propose un « principe d’égalité politique » dans la prise de parole avec une attention aux inégalités de situation ou un « principe de coresponsabilité » sur l’atteinte des objectifs de la réunion. Encore faut-il se les appliquer : accepter une idée nouvelle au moment où elle survient. Donner alternativement la parole aux filles et aux garçons. S’arrêter quand on voit qu’une personne fait la moue et oser lui demander ce qui se passe.

On s’attache aussi à se donner du temps « pour rien ». Pour que chacun apprenne à connaître l’autre en dehors de ce qui réunit le groupe. Plus on se connaît, moins on projette ses valeurs, ses émotions, son expérience sur l’autre. Et alors, on peut dénouer les conflits, on diminue les procès d’intention et on peut dépasser les désaccords. On le fait en tout petits sous-groupes, par deux ou par trois, dès le premier quart d’heure de la réunion sans se précipiter dans l’objectif de la réunion à partir d’une consigne ciselée – ni intrusive, ni inutile. Cela permet aux personnes de s’exprimer et pas uniquement aux « acteurs sociaux ». On n’est pas que « directeur », que « allocataire du RSA », que « élue locale », que « syndicaliste »… La confiance se tisse entre des personnes avec leurs corps, leurs désirs, leurs émotions et leurs regards. Pas entre « acteurs sociaux » interchangeables.

On peut aussi créer des rôles, utiliser des outils de projection du travail collectif (visualisation au sol d’objets, paper-board avec les verbatim…), formuler des consignes de production ou de restitution inventives…. On attache une importance particulière à la disposition de l’espace, à la répartition du temps, à l’amont (« avant le bonjour collectif ») et à l’aval (après la levée de la séance)3.

Mais tous ces « trucs » n’ont d’intérêts que si la personne qui anime, préside ou forme sort de la peur. Ou du moins, la conjure suffisamment à distance pour créer de l’espace. J’ai souvent constaté que des outils « participatifs » étaient dévoyés par la raideur, la précipitation et l’orthodoxie de la personne qui animait. Le sentiment d’appartenance à un groupe suppose d’avoir un espace à soi, pour son corps et sa voix. Si tout l’espace, toute ce qui se passe est déjà calé, à quoi bon ? Si absent ou présent, la réunion se passe de la même manière, à quoi bon ? Il en est de même dans notre appartenance à la communauté politique.

Il nous arrive presque toujours de changer le déroulement en cours de séance. Deux jours après les attentats du 7 janvier, nous étions en formation à la Duchère. Personne n’avait envie de parler du quartier et nous sommes tous sortis à quarante, deux par deux, discuter des attentats avec les habitants. Notre ordre du jour est « indicatif », toujours susceptible de changer. Après accord du groupe et sur la base de « ce qui se passe ». Un décès. Une opportunité soudaine. Un problème qui survient. Cette femme qui se faisait agresser dans un parc par un chien dangereux. Cet homme qui vit en caravane dans un camping sans revenu et avec des problèmes de santé.

La disponibilité à ce qui émerge vient quand on met à distance sa propre peur : celle d’échouer, de ne pas atteindre les objectifs, de ne pas réussir à aller au bout de l’ordre du jour, de la formation, d’être jugé par ses collègues ou par ses commanditaires mais surtout par soi-même. Pénalisé par sa propre honte… Ce lâcher-prise a été pour moi le plus apprenant. Sans cela, on blinde, on remplit d’un trop plein. On a besoin de cet espace vide et sécurisé pour se faire confiance et aborder des problèmes difficiles en restant ensemble.

Comment lâcher prise ? En prenant soin de sa propre fragilité. Mais ce sera peut être le sujet d’un autre billet.

1 On peut lire avec bonheur Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur, Paris, Éd. Payot & Rivages, 2013.

2 Mia Couto, Murer la peur = Murar o medo, trad. fr. Elisabeth Monteiro Rodrigues, Paris, Chandeigne, 2016.

3 Ce livre est particulièrement intéressant dans son attention aux pratiques collectives. David Vercauteren, Thierry Müller et Olivier Crabbé, Micropolitiques des groupes : Pour une écologie des pratiques collectives, Paris, HB Edition, 2007.

Éphémères I – Chercheur ?

Premier billet éphémère pour cette résidence à la Villa Réflexive publié le 2 mai 2019. Depuis quelques années, je travaille dans une petite association AequitaZ qui contribue à la justice sociale en conjuguant action politique et regard poétique : la création de parlements libres de jeunes adultes, de collectifs de chômeurs Boussole, des rencontres de Lucioles ou la création d’un carrefour de savoir pour imaginer un avenir à la protection sociale.

Dans une conférence à Uppsala le 14 décembre 1957, Albert Camus évoquait un sentiment que je fais ressens profondément : « l’artiste, qu’il le veuille ou non, est embarqué. Embarqué me paraît ici plus juste qu’engagé. Il ne s’agit pas en effet pour l’artiste d’un engagement volontaire, mais plutôt d’un service militaire obligatoire. Tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps. Il doit s’y résigner, même s’il juge que cette galère sent le hareng, que les gardes-chiourme y sont vraiment trop nombreux et que, de surcroît, le cap est mal pris. Nous sommes en pleine mer. L’artiste, comme les autres, doit ramer à son tour, sans mourir, s’il le peut, c’est-à-dire en continuant de vivre et de créer ».

Pourtant, je ne suis pas artiste. J’aimerai sans doute être chercheur mais je me cogne à des murs invisibles.

Aux murs académiques notamment. Il m’arrive de croiser « doctorant.es », « maîtres.ses de conférence », « directeur.trices de recherche » ou « professeur.es ». Parfois, j’assiste ou même j’interviens dans un colloque scientifique. Mais je sens bien que nous ne sommes pas du même monde. Les codes, les mots, les contraintes, la reconnaissance, les ressources – malgré les meurtrissures des restrictions budgétaires… Nos séminaires sont trop lents ou trop éloignés pour une participation pleine et entière de scientifiques. A l’inverse, les publications dans les revues scientifiques à comité de lecture ne nous sont pas ouvertes. Et l’intervention comme contractuel à l’université un calvaire administratif.

Mais les murs sont aussi intérieurs et plus difficile à escalader. J’aime lire, écrire, comprendre, tisser et détisser les mots pour approcher le réel, ressentir et rencontrer ce que je ne comprends pas. Et pourtant, j’ai découvert sur le retard l’intimité d’un rapport de classe. En relisant ma trajectoire scolaire, je me suis rendu compte que je ne m’autorisais pas « faire de la recherche ». Mon père, autodidacte, avait quitté l’école à 14 ans, ce lieu qui fut pour lui de maltraitance et d’humiliation. J’ai grandi avec sa peur innommée de la « trahison de classe », de quitter ce milieu paysan et ouvrier qui n’était pourtant déjà plus celui de ma famille. J’ai aussi grandi dans une ZUP où il était plus naturel d’aller bosser en intérim ou d’aller en BTZ qu’à Sciences Po. Alors, j’ai navigué entre mon désir de savoir et mon milieu social : de 18 à 24 ans, j’ai alterné des années d’étude universitaire et des années d’école buissonnière en France, en Inde et au Québec. La voie du milieu. Et dans AequitaZ, j’ai trouvé une manière de « faire de la recherche aux marges », d’écrire sans trop publier, de comprendre sans professer. Et d’apprendre à affirmer que d’autres lieux de recherches sont possibles.

Dans la même conférence, Camus cite Emerson « Tout mur est une porte ». Je vais essayer d’en ouvrir quelques unes pour en apercevoir les horizons pour ce carnet réflexif du mois de mai.

Sans forcer les choses

Ce texte est paru sur le blog Autrement Autrement le 13 octobre 2020

En septembre 2020 à Paris, à l’invitation de l’agence de design Vraiment Vraiment, une soirée rassemble une vingtaine de personnes travaillant autour des politiques publiques. La conversation s’engage sur les liens entre action publique et écologie. A un moment, Nicolas Rio rapporte une conversation que nous avons eu il y a quelques années sur le non-agir. Dans quelle mesure « ne pas agir » correspond-il à une forme d’action pour préserver la planète ? Comment sortir du dilemme politique où celui qui propose la construction d’un aéroport « agit » tandis que celui qui propose de préserver les terres agricoles « ne fait rien » ? Comment inciter à ne pas nuire alors que l’on attire des ressources fiscales uniquement en attirant habitants et entreprises ? Comment envisager que se taire pour laisser s’exprimer celles et ceux qui prennent moins la parole puisse être une forme d’action ?

La discussion collective a dévié sur le laisser-faire – position qui n’était défendue par personne autour de la table.  Aucun d’entre nous ne souhaite baisser les bras face à la destruction du vivant. A un autre moment, une personne a réinterprétée le non-agir comme un lâcher-prise face au besoin de contrôler, une notion proche mais qui ne recouvre pourtant pas la première.

L’expression non-agir vient du chinois « wu wei » composé de deux idéogrammes :

  • 無 wu: le dépouillement, le vide, l’indifférencié, il-n’y-a-pas
  • 為 wei : agir volontairement, agir-qui-force[1]

On trouve l’expression wu-wei chez Kong Fuzi – qu’on nomme souvent Confucius. Le parangon du Prince est celui qui, placé au centre, n’a plus à bouger pour que le monde soit gouverné.

Le Maître dit : « Qui, mieux que Shun, sut gouverner par le non-agir ? Que lui était l’action ? Il lui suffisait, pour faire régner la paix, de siéger en toute dignité face au plein sud »

Qui gouverne par sa seule puissance morale est comparable à l’étoile polaire, immuable sur son axe, mais centre d’attraction de toute planète[2].

Wu-wei est aussi une notion est centrale chez LaoZi [3]. Celui-ci compare cette forme d’action à un essieu, condition d’avancée de la roue. Le vide est le lieu de l’action.

Nous joignons des rayons pour en faire une roue, 
mais c’est le vide du moyeu
qui permet au chariot d’avancer.

Nous modelons de l’argile pour en faire un vase, 
mais c’est le vide au-dedans
qui retient ce que nous y versons.

Nous clouons du bois pour en faire une maison, 
mais c’est l’espace intérieur 
qui la rend habitable.

Nous travaillons avec l’être, 
mais c’est du non-être (wu) dont nous avons l’usage
[4]

Agir avec le vide. Comme si les mouvements du corps épousaient les courants d’un fleuve qui nous emportait. Sans perdre ses forces à résister aux tumultes ou à tenter de remonter à contre-courant. « Agir dans le non-agir » suppose d’arrêter de croire à notre toute-puissance, à notre maîtrise de situations dont nous ne sommes que l’un des éléments. Cela suppose d’arrêter de découper le réel en cases, d’arrêter de donner une primauté au calcul, à la volonté, à la rationalisation, d’arrêter de vouloir « forcer le cours des choses » comme le traduisent certains auteurs[5].

Wu Wei est une forme d’agir plus subtile que la maîtrise et le contrôle par l’action directe. C’est une action qui accepte les détours, en résonance avec les conditions présentes et en attention aux conséquences incertaines qui pourraient en découler. Ce qui demande un réajustement permanent. Combien de réunions où tout est décidé à l’avance, où tout est déjà rempli ? Combien de décisions publiques où l’urgence d’agir aggrave le problème ? Où l’intention d’un seul cherche à forcer les choses en s’activant vite et sans conscience de ses interdépendances ? La violence créant un sentiment de retrait, d’adhésion soumise ou au contraire de révolte inattendue.

On pourrait utiliser le terme quand on lit le portrait du général Koutouzov dans La guerre et la paix de Léon Tolstoï. Face à la Grande Armée de Napoléon, il reste immobile alors que tous autour de lui veulent entrer dans dans la bataille. Au cœur même de la guerre, il ne cherche pas l’affrontement mais attend que « les événements soient mûrs » et cherche à agir en suivant le « cours inéluctable des événements[6] ».

[Koutouzov] se mit à parler de la campagne de Turquie. – Que de reproches ne m’a-ton pas faits et sur la conduite de la guerre et sur la conclusion de la paix ! Pourtant l’affaire s’est bien terminée et fort à propos. Tout vient à point à qui sait attendre. Sais-tu que là-bas, il n’y avait pas moins de conseilleurs qu’ici, poursuivit-il, en insistant sur un sujet qui paraissait lui tenir à cœur. Ah ! Les conseilleurs, les conseilleurs ! Si on les avait tous écoutés, nous n’aurions ni fait la paix ni mis fin à la guerre. A les en croire, il fallait aller vite, mais aller vite c’est souvent traîner en longueur. Si Kamenski n’était pas mort, il aurait été perdu. Il lui fallait trente mille hommes pour emporter les forteresses. La belle affaire que de prendre une forteresse ! Ce qui est difficile c’est de gagner la campagne. Et pour cela point n’est besoin d’attaquer ni d’emporter d’assaut, ce qu’il faut c’est la patience et le temps. Kamenski a lancé ses soldats contre Roustchouk, mais moi en ne me servant que de la patience et du temps, j’ai pris plus de forteresses que Kamenski et j’ai fait manger aux Turcs de la viande de cheval. – Il hocha la tête. – Et crois-moi, j’en ferai manger aussi aux Français, conclut-il avec animation en se frappant la poitrine. Et, de nouveau, des larmes brillèrent dans ses yeux.

– Il faudra bien pourtant accepter la bataille ? dit André.

– Sans doute, si tout le monde le désire… Mais crois-moi, mon cher, il n’y a rien qui vaille ces deux soldats, la patience et le temps ; ce sont ceux qui feront tout. Mais les conseilleurs n’entendent pas de cette oreille-là, voilà le mal. Les uns veulent, les autres ne veulent pas. Alors, que faut-il faire ? – Il s’arrêta, dans l’attente d’une réponse. – Voyons, qu’est-ce que tu ferais, toi ? Insista-t-il, et une expression intelligente, profonde, brilla dans ses yeux. – Eh bien, je te dirai, ce qu’il faut faire, continua-t-il comme André ne répondait toujours pas. Je vais te dire ce qu’il faut faire et ce que je fais. Dans le doute, mon cher, abstiens-toi, prononça-t-il en espaçant ses mots. […]

Sans qu’il sût  au juste pourquoi, André, après cet entretien, retourna à son régiment absolument rassuré sur la marche générale des affaires et confiant en celui qui la dirigeait. Ce vieillard ne gardait pour ainsi dire que des habitudes passionnelle ; l’intelligence, qui a tendance à grouper les faits pour en tirer les conséquences, était remplacée chez lui par la simple capacité de contempler les événements en toute sérénité. Plus André constatait cette absence de personnalité, plus il était convaincu que tout irait pour le mieux. « Il n’inventera ni entreprendra rien, se disait-il ; mais il écoutera et se rappellera tout, mettra tout à sa place, n’empêchera rien d’utile, ne permettra rien de nuisible. Il comprend que sa volonté personnelle, à savoir le cours inéluctable des événements ; il a le don de les voir, d’en saisir l’importance, et sait en conséquence faire abstraction de sa propre volonté, la diriger, pour ne point intervenir, vers un autre objet. »

Comme Laozi, Tolstoï n’envisage pas le pouvoir à travers la volonté consciente d’un archer qui, dans un contexte donné, tendrait l’arc et lancerait sa flèche sur une cible fixe. Agir sans forcer les choses correspond plutôt à une personne qui se rend attentive et distante au vent, aux émotions intérieures, à la texture du bois, à la lumière du jour, au paysage odorant, à ceux qui s’agitent à ses côtés… Un archer qui tient la corde tendue, sans forcer, faisant le vide avec sourire et sachant lâcher la corde au bon moment[7]. Sans fuite face à l’adversité, sans abaisser son arc face à la violence du réel. Une autre forme de courage.

Encore une fois : agir sans forcer les choses ne consiste pas à se tourner les pouces. Face au Covid-19, il fallait et il faut encore agir sans faiblesse. Mais il y a plusieurs manières de le faire. Pourquoi ne pas s’être appuyé sur les capacités d’initiatives des collectivités locales et des associations en partageant décisions et responsabilités ? Fallait-il tout miser sur des sanctions financières et des certificats de sortie que l’on se signait à soi-même par peur de l’amende ? Agir par la force produit des résultats de court terme mais ceux-ci épuisés, l’impuissance gagne et on se trouve désemparé. Agir autrement suppose d’imaginer des systèmes d’irrigation durables plutôt que d’arroser de manière intensive à partir d’un seul puits [8]. Chacun de nos gestes contient déjà en germe le long terme. Ne pas bouger peut être déjà porteur d’une efficacité parfois plus grande que l’agitation éperdue face aux tourments qui nous traversent.

Je ne sais pas comment la notion de wu-wei peut enrichir l’avenir de l’action publique. Elle provoque souvent incompréhensions et mésinterprétations. A nous de trouver pas à pas une autre manière d’agir qu’un volontarisme étriqué et stérile. A nous de trouver une manière de vivre, de produire, de penser, de nous gouverner sans forcer les choses.


[1]Cf Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Points Seuil, p.133 et p.190-191

[2]Confucius, Entretiens, XV, 4 et II, 1

[3]La notion apparaît dans 57 des 81 poèmes de Laozi

[4]LaoZi, Tao Te King. Un voyage illustré, Synchronique éditions, poème n°11. Un autre auteur dit taoïste, ZhuangZi comprend lui wu wei comme un principe visant à se désengager du politique, à refuser de participer aux affaires humaines. LaoZi a inspiré le plus grand théoricien légiste chinois Han Feizi qui a interprété wu wei comme un principe de non-interférence mais aussi sur un ordre fondé sur l’ignorance des gouvernés.

[5]Jean-François Billeter, Contre François Jullien, Paris, Allia, 27 avril 2006.

[6]J’emprunte la formule à Tolstoï dans La guerre et la paix, NRF, La Pléiade, 1951, Trad. Henri Mongault, p.973. Extrait p.972-973

[7]Le vide est pris en compte dans les arts martiaux. Voir par exemple Traité des cinq rouesde Musashi Myamoto (1645)

[8]Baptiste Morizot, Manières d’être vivant: enquêtes sur la vie à travers nous, Arles, Actes sud, coll.« Mondes sauvages, pour une nouvelle alliance », 2020.

#15 Nos odyssées

Une fois de plus, je me sens impuissant face à ceux qui détruisent les mondes vivants. Les hôpitaux publics. Les forêts libres. Les récifs coralliens. Les associations de quartier. L’oppression sournoise me serre le ventre attisée par l’agitation des peurs, la fracturation des espaces de dialogue, le creusement des antagonismes virils. Nous les vivants, nous retrouvons face aux cyclopes à la vision étroite, survivant dans leurs cavernes, ricanants et ivres, plongés dans les torpeurs de la nuit et se réveillant soudain en beuglant aveuglés par la violence sociale.

Ces derniers jours, je manque d’air. J’asphyxie. Je rêve d’Ithaque mais je suis en haute mer, le visage fouetté par les embruns du ressentiment qui s’abattent de toute part. La houle me donne envie de vomir. Où mettre ma puissance d’agir ? Où placer mon corps dans cette Histoire agitée ? Comment diriger ma coque de noix par grand vents ?

Devenir passeur, comme les Phéaciens qui conduisent le bateau pour qu’Ulysse rentre sur son île. Devenir l’un de ces marins anonymes qui rament pour que d’autres arrivent à bon port. Les rois comme Alkinoos ne prennent pas de risques et ne font pas cet effort. Ils affrètent un bateau et se font servir à boire. La douane européenne fait la chasse aux passeurs mais nous avons besoin de passeurs démocrates, de celles et ceux qui tissent des liens entre ceux qui ne se parlent plus, d’ambassadeurs du vivant.

Autre idée, autre vocation : assurer l’hospitalité aux voyageurs de passage, recueillir, soigner, comme Nausicaa qui interroge, vêtit, nourrit Ulysse nu et échoué sur la grève. Comme le font les amis de Briançon et de Calais avec les exilés, les amis fonctionnaires et militants qui assurent un toit, un repas, un regard pour ne plus avoir honte de vivre ici-bas, comme ces infirmières qui accueillent et sourient malgré la rouille et malgré l’attente.

Ou bien encore devenir Circé, ensorcelant celles et ceux qui vivent comme des porcs, dirigés par leurs appétits, embrassant qui lui résiste, conseillant qui est prêt à braver les Enfers pour trouver une issue à cette aventure humaine nécessaire et risquée. Se moquant des qu’en-dira-t-on et de la solitude d’une île. Être sorcière, tissée d’une fière mansuétude et d’amène puissance.

En réalité, suis-je embarqué sur le navire qui vogue pour Ithaque ? Membre d’un équipage incertain, je finirais abattu par les Lotophages, dévoré par Polyphème ou englouti par Charybde après avoir donné mon énergie pour rentrer à bon port. Dans la peau d’Ulysse, il me faudrait affronter tristesse et blessures. Les arrachements d’un homme qui pleure face à son destin. La tragédie de celui qui se refuse à la guerre et se retrouve dans la fureur de Troie, qui, voulant rentrer chez lui, s’oublie une seconde et se retrouve interdit d’accoster. Projeté d’un littoral à l’autre au gré de désirs éphémères, d’aventures inabouties.

Pourrais-je grandir un jour comme Télémaque ? Face à ceux qui pillent la maison commune, je pourrais tenter de convaincre l’assemblée des citoyens des injustices commises en son nom et si cela ne fonctionnait pas, me mettre en route. Le changement n’est jamais spontané. Même bloqué entre le respect de sa propre famille et la violence de la situation, on peut trouver la manière de bouger. Ainsi Télémaque ouvre une voie pour devenir adulte sans se blinder, d’émouvoir les dieux sans les prier, de changer le rapport de force sans s’y engager.

Tenir le foyer, l’oikos, comme Pénélope face aux prétendants. Porter le discours sur le foyer – l’écologie (oikos-logos). Contrarier les lois du foyer l’économie (oikos-nomos). Se confiner à l’étage, tissant et défaisant les liens de notre linceul. Résister aux attaques et aux tentatives de viols, aux tactiques et aux manœuvres dilatoires de ceux qui puisent sans vergogne dans les réserves. Avec la conscience claire que chacune de nous joue un rôle dans cette histoire et que pour s’en sortir, on aura besoin d’alliés à l’extérieur.

A bien y réfléchir, d’autres forces sont immanentes. Elles traversent les histoires sans occuper la scène. Comme Athéna qui dénoue quelques situations par un conseil, une intervention. Comme Zeus qui tranche les impossibilités par la foudre de son pouvoir décisionnaire. Comme Hermès et sa capacité à déjouer les pièges et les chausse-trappes, à dégoter une plante inconnue pour prévenir de maux inopportuns. On peut jouer un rôle sans se prendre pour un dieu.

Et même, on peut s’occuper des vignes comme le vieux Laërte ou des cochons comme Eumée, prendre soin du vivant en se mettant à l’abri de la violence des hommes quand on ne peut l’en empêcher. Au fond, le retrait est une question de point de vue. S’éloigner des fracas numériques et des controverses politiques peut amener à écouter les chants du pinson aux aurores ou les brames du cerf à la nuit tombée – et se rapprocher ainsi d’autres manières d’être vivant.

Vais-je privilégier le chant ? Conter comme Démodécos ou chanter comme Homère, son double le plus célèbre. Raconter des histoires à ma façon,nourrir les imaginaires et créer le temps d’un instant les aventures à accomplir comme ultime manière d’occuper le temps et de donner un sens au monde.

Il n’existe pas de personnages secondaires comme il n’existe pas une seule manière d’être au monde. Nous incarnons et portons, le temps d’une vie ou d’une journée, les figures de nos Odyssées. D’autres se figent dans des postures de marbre : tel combattant face au mal, tel militant pur et vertueux face aux mains sales, tel patriote d’ivoire se refusant aux affres et aux joies du monde. Je refuse l’assignation à des rôles fixes, au statu quo tragique. Je refuse le mythe des héros magnifiques, des toutes-puissances écrivant de leur main blanches l’histoire de notre pays. Nous ne sommes pas des biographies. Nous sommes nos vies minuscules dans leur fêlure comme dans leur lumière.

Les emplois imaginaires et le désert

Le frigo vide, des milliers d’étudiants ou de jeunes autoentrepreneurs font la queue pour obtenir une boîte de conserves, quelques légumes fatigués et des pâtes premier prix. Un tiers des sans-abris sont d’anciens enfants protégés par l’Aide Sociale livrés à la morsure de la rue faute de soutien public. La jeunesse de quartiers populaires ou de villages se retrouve confiné sans perspective d’emplois ni de départ du domicile familial. On pourrait multiplier les exemples d’une précarité galopante. La cause est-elle nouvelle ? Non. Depuis vingt ans, des associations crient dans le désert sur le sort de la jeunesse. La crise du Covid a massifié le problème. Le trou percé dans le filet de la protection sociale est devenu un gouffre qui engloutit et dévore les jeunesses populaires.

Les gouvernements se succèdent et refusent d’étendre un revenu minimum aux jeunes de 18 à 25 ans, un plancher pour se tenir debout et manger à sa faim. Depuis quelques mois, le Gouvernement de Jean Castex cache la misère avec une opération de communication. Il faut aller visiter les yeux écarquillés par le vide du site Internet « un jeune une solution » affichant des offres de Pôle Emploi ou la description bureaucratique des dispositifs existants.

Les hommes du président se taisent ou couvrent cette injustice. Dans une tribune récente, Martin Hirsch reconnaît la nécessité d’un revenu mais refuse l’extension du RSA. Il propose « une garantie jeunes universelle » dont rien ne garantie l’universalité. Trois raisons sont avancées : « plus on a de diplômes, plus on a de chances de pouvoir assurer son emploi » ; « le statut [des jeunes] change vite » ; « [les jeunes sont] plus mobile géographiquement et professionnellement ».

La première affirmation est vraie. Mais quel est le lien entre la forme d’un revenu minimum et des inégalités générées par le système éducatif, l’origine sociale ou les dysfonctionnement du marché du travail ? Aucun.

Poursuivons : en quoi le RSA serait-il moins adapté aux changements de statuts de ses allocataires que la Garantie Jeunes ? Quelle vue de l’esprit pousse à croire que les concernés seraient plus mobiles alors qu’ils cumulent les précarités ? Un jeune sans revenu ne déménage pas de l’autre côté de la France pour un contrat à durée déterminée de trois mois ou une mission d’intérim. Des jeunes au chômage ne trouvent pas de bailleur prêt à vous louer une chambre sans de solides garants. Dans quel monde vit Monsieur Hirsch ? Comment peut-il affirmer sans vergogne quand les universités sont à l’arrêt et que la jeunesse souffre confinée chez elle à 18 heures que l’on pourrait créer des « prêts contingents » pour « faire une grande école » ?

Ces arguments masquent mal une défense de la rhétorique néolibérale qui a présidé à la création du RSA : il faut à tout prix « activer les jeunes », conserver des incitations à rejoindre le marché du travail, promettre l’accès à des emplois imaginaires et des formations inexistantes, proposer un mirage aux jeunes qui traversent le désert.

Certaines positions sociales aveuglent. Par trois fois, Monsieur Hirsch indique que ses propositions se font « dans l’intérêt du jeune ». Cette expertise omnisciente sur un « jeune théorique » est une chimère. Écoutons les jeunes eux-mêmes quand ils s’expriment, débattent et définissent leur intérêt comme lors des « Parlements libres de jeunes » organisés par des associations d’éducation populaire. Les histoires de vie diffèrent grandement de la mobilité fantasmée par Martin Hirsch. Des jeunes mis à la porte par leurs parents. Des jeunes ayant besoin de soin face à la maladie mentale. Des jeunes sans ressources incapable de poursuivre leurs études. Des jeunes discriminés pour leur couleur de peau, leur accent, leur quartier d’habitat délaissés de tous. Ces jeunes ont besoin d’être protégés immédiatement pour que leur flamme intérieure ne s’éteigne pas dans le gouffre qui les aspire.

La transformation du RSA en un véritable Revenu Garanti sans contreparties et d’un accompagnement de qualité sera nécessaire. Mais en attendant que prime l’urgence ! Étendre la « garantie jeunes », un dispositif ciblé porté par les missions locales prendrait des mois de négociation, d’embauches, d’obstacles administratifs et informatiques. La logistique compte quand la maison brûle ! On en a déjà payé le prix. Une solution simple dans son principe et dans sa mise en œuvre existe : ouvrir le RSA dès 18 ans pour tous les jeunes n’habitant plus chez leurs parents. Au Gouvernement de proposer son adoption pour que la solidarité de la nation amortisse les souffrances des jeunesses populaires.

#14 Jaune Syrie

J’ai suivi la tragédie syrienne assis sur un canapé. Mon sentiment d’impuissance s’est ravivé à la lecture de l’Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne1 publié par Justine Augier en 2017.

Cette histoire n’est pas derrière nous. La guerre n’est pas terminée, les bourreaux au travail, les cris toujours présents dans la prison de Saidnaya. Daech reprend des forces. Les corps disparus n’ont pas été retrouvés et les réfugiés ne sont pas revenus.

Je suis la tragédie de mon canapé jaune et élimé où je suis fatigué par les atrocités, dégoûté par notre abandon. Tant d’autres adjectifs me viennent à l’esprit pour exprimer une lâcheté qui est un simple éloignement du drame. Je ne suis ni journaliste, ni diplomate, ni militant. Avec l’envie souveraine et lâche de détourner les yeux et d’oublier cette horreur en admirant l’olivier et les merles du jardin. Je vis au bord de cette guerre comme des autres. A Douma, à Misrata, à Goma, à Sanaa. Avec la tristesse inconsolée générée par l’impuissance.

Razan Zaitouneh et ses compagnons – Wael Hamada, Samira al-Khalil et Nazem al-Hamadi – sont disparus depuis 2013. Ni morts ni vivants. Les proches sont sans nouvelles malgré les indices de l’enlèvement et les soupçons portant sur un groupe djihadiste. Ils sont réduits à éprouver les pleurs et les plaintes2 comme Télémaque dans l’Odyssée avec l’espoir d’un retour improbable.

L’histoire de Razan Zaitouneh est stupéfiante. Dans ses combats comme avocate auprès de tous les publics, y compris les plus fondamentalistes qu’elle soutient au tribunal pour défendre une certaine idée de la justice. Puis dans son engagement corps et âme pendant la révolution.

Au plus fort de la guerre civile, ses articles se teintaient déjà de la couleur du désespoir : « Nos appels sont devenus inutiles, comme si un mur épais se dressait pour empêcher ces appels au secours de parvenir à l’Occident civilisé ». Nous vivons au pied de ce « mur épais » que nous continuons d’ériger toujours plus haut afin que notre regard se détourne, que notre corps s’affaisse un peu plus dans le canapé jaune.

Sans doute faut-il prendre en compte les risques d’une intervention qui nous aurait entraîné dans une guerre sur un territoire inflammable aux portes de l’Iran, de la Turquie et d’Israël. Mais si les Russes ont réussi à faire basculer la guerre avec 5000 hommes et 70 aéronefs3, comment ne pas se poser des questions face à nos propres renoncements ? Pourquoi laisser le régime syrien décimer son peuple pour sauver un Etat corrompu et monstrueux qui torture et viole hommes, femmes et enfants ? La faiblesse de notre réaction et de notre détermination face au Guernica4 de ce début de siècle devrait tous nous interroger sur la valeur de nos dirigeants. Le mur est effectivement épais et tâché de sang.

Justine Augier s’interpelle et me questionne : « Depuis des années, je travaille seule et refuse systématiquement d’avoir à m’expliquer. Surtout ne m’expliquer de rien, n’être responsable de rien, et pourtant je n’ai cessé de tourner autour de cette question de l’engagement, de penser qu’il nous fallait revenir à la responsabilité pour nous sortir de l’instantanéité et de l’oubli, qui nourrissent la sidération et la peur »

Comment continuer de se sentir malgré tout responsable du monde qui ploie, des horreurs et de la disparition ? J’admire la manière dont Justine s’est « emparée d’un souvenir surgit à l’instant du danger5 », décrire cette femme puissante sans gommer ses aspérités. Une manière de sauver les morts et leur combat de la chape d’oubli et des gravats du temps.

Je ne suis pas né syrien. Mais le combat pour la vérité et la justice mené par Razan dans son contexte existe ici aussi. Est-ce que l’on accepte débattre ou est-ce que l’on cherche à dissoudre la différence ? Est-ce que l’on préserve notre capacité à reconnaître l’autre comme un égal malgré nos désaccords et la violence qui nous meurtrit ? Est-ce que l’on se réfugie dans des illusions confortables ? Jusqu’où va-t-on pour défendre la démocratie ?

Est-ce que l’on s’arrange avec la vérité pour protéger des peurs nos proches, notre famille, nos amis ? Justine Augier raconte parfois ces demi-compromissions comme lorsqu’elle affirme être allée en Syrie devant une diplomate alors qu’il n’en n’était rien. Je reconnais ce moment, il est mien. Je le pratique et le regrette terriblement. Avec l’impression d’être sur la pente glissante qui mène aux fake news sordides et paranoïaques. Raconter des histoires mais ne pas se raconter des histoires. Savoir distinguer des régimes de vérité sans les confondre. Surtout, connaître sa frontière intérieure. Rester lucide pour éviter la toute-puissance des combats illusoires et se maintenir debout et résolu à regarder les faits.

On vit dans un monde trouble6. A nous de refuser comme Justine de « faire la somme des expériences de candeur trompée, à en concevoir de l’amertume, à se laisser gagner par la méfiance et l’incrédulité qui emmurent l’idéalisme et le sérieux, les vouent au sarcasme et à l’ironie ». Regarder le mal en face et sans naïveté. Et se sentir responsable des mots, de la langue pour la maintenir du côté du vrai, de l’attesté, du documenté face au réel.

C’était le combat de Razan Zaïtouneh en créant le Centre de documentation des violations en Syrie. Après l’échec d’une révolution non-violente où l’on déversait des balles de ping-pong sur lesquelles étaient écrits le mot de « liberté » dans les ruelles de Damas, après la danse, les chants et les slogans, après les cigarettes et les nuits d’espoir, face aux corps émasculés, brûlés, martyrisés par la torture7, face aux snipers, à la faim, aux immeubles sans façades, au moins – au moins – ne pas lâcher la vérité, allumer une bougie et veiller pour attendre l’aube quand commence la grande nuit des mots8. Collecter, documenter, témoigner avec rigueur et minutie. Abattre les mensonges comme d’autres ont abattu les statues de marbre qui les incarnaient. Pour que l’histoire s’écrive et qu’un jour la justice passe. Justine Augier et Razan Zaïtouneh sont, dans cette quête, comme deux sœurs inspirantes.

1 Justine Augier, De l’ardeur: histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne, Actes Sud, 2017 (Babel)

2 Homère, L’Odyssée, Paris, La Découverte, 2004, Traduction de Philippe Jacottet

3 Michel Goya, Tempête rouge-Enseignements opérationnels de deux ans d’engagement russe en Syrie, 12 septembre 2017

4 Abou Djaffar, Looking out the door / I see the rain fall upon the funeral mourners, 21 février 2020

5 Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », dans Oeuvres III, Paris, Gallimard, 2000, pp. 427‑443.

6 Que certains cherchent à troubler plus encore en agitant la vase. Que l’on pense aux organes de propagande de toute sorte, aux chroniqueurs d’extrême-droite qui se présentent en cravate comme consultants et experts, aux attaques sournoises visant à amplifier les tensions sociales par un meurtre à la mise en scène macabre.

7 Le bourreau syrien surnommé Père-la-Mort me fait penser à « la Mort d’État » dans le conte « Le sabre de lumière et de vertu de sagesse » que l’on raconte parfois à AequitaZ

8 Louis Aragon, Le roman inachevé, Paris, Gallimard, 1956 (Collection poésie 7)

#13 Sur le sentiment océanique

Hier, mon cœur grondait. Je me cognais au réel, aux enfants qui lambinaient, à un désir flou, insaisissable sans savoir où me placer. J’attendais des messages qui ne venaient pas. Je tournais en rond, me mettant à une tâche et la quittant dans l’instant. Rien n’y faisait. « Quand mon âme est un bruineux et dégoulinant novembre » a professé Herman Melville.

La veille, on se promenait avec un ami le long des flots du Furon. La forêt était pailletée d’ocres et de carmins devisant sur le monde et sur nos vies. La mélodie ininterrompue de la rivière portait nos échanges. Et pourtant, malgré la douceur du moment, j’ai rêvé un instant de respirer l’air du grand large, de la Bretagne, des îles.

Je pense à ceux qui sont privés de la mer à cause du reconfinement. Comment se couper du « sentiment océanique1 » ? L’expression est de Romain Rolland, écrivain oublié qui fut pourtant prix Nobel de littérature et ami de Gandhi. Dans une lettre à Sigmund Freud le 5 décembre 1927, il désigne la sensation de ne faire qu’un avec l’univers, un « libre jaillissement vital2 ».

L’écrivain imagine que le sentiment océanique fonde le sentiment religieux « capté, canalisé et desséché par les Eglises ». Freud3 considère cette sensation comme « aussi étrangère que la musique » et l’interprète comme une détresse infantile et un désir du père. Romain Rolland lui répond avec finesse « je crois plutôt que vous vous en méfiez pour l’intégrité de la raison critique dont vous maniez l’instrument ».

Je retrouve dans ce dialogue une controverse intérieure entre le désir d’abandon et l’envie de maîtrise intellectuelle, entre la traque des épiphanies et un cœur en hiver. Quand la tension s’apaise émerge une joie simple et intense, consciente d’elle-même et de ce qui se passe. Les roches sculptées par le temps. Des paroles évaporées. La sensation de l’eau glacée quand on cherche à traverser le torrent. L’odeur de l’humus. Une amitié naissante.

1Feuillet inspiré par la lecture de Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer: guérir du ressentiment, Gallimard, coll.« NRF », 2020, 324p et par les méditations de Romain Gary face à l’océan dans La promesse de l’aube. Gallimard, 1973, 456p : « Parfois, je lève la tête et regarde mon frère l’Océan avec amitié : il feint l’infini, mais je sais que lui aussi se heurte partout à ses limites, et voilà pourquoi, sans doute, tout ce tumulte, tout ce fracas. »

2Romain Rolland écrit « Votre analyse des religions est juste mais j’aurais aimé vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané, ou plus exactement de la « sensation » religieuse qui est toute différente des religions proprement dites […] le fait simple et direct de la « sensation de l’Eternel »( qui peut très bien n’ être pas éternel mais simplement sans bornes perceptibles et comme océanique). […] Je suis moi-même familier avec cette sensation. Tout au long de ma vie, elle ne m’a jamais manqué. »

3 Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, 1929. L’ouvrage est d’ailleurs dédié à Romain Rolland