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A l’est des rêves, Nastassja Martin

Après l’indispensable Croire aux fauves, Nastassja Martin revient à une forme plus classique d’anthropologie bien que son écriture soit toujours aussi fluide et sensible. Elle raconte sa vie avec les Even du Kamtchatka notamment quelques familles parties vivre en forêt après la chute de l’Union soviétique. On retrouve Daria et Ivan dont l’animisme émerge des ruines d’un effondrement. Ce livre touche juste quand Nastassja Martin évite la folklorisation d’une communauté. Elle embrasse plus large, tourne son regard vers l’argent – le trafic de zibeline, vers l’exploitation des mines de nickel – métal inoxydable de notre temps, vers les forces militaires qui occupent la péninsule russe. Le fantasme de la pureté, de peuples qui ont renoué avec les rêves et les animaux, avec la forêt et les âmes laisse de la place aux contradictions et aux paradoxes. Le cosmologique n’efface pas le politique. Nous cherchons avec elle à tâtons dans des mondes impurs et troubles.

Nastassja explore les espaces liminaires, marqués par l’instabilité et non des formes pures et globalisantes qu’on qualifie rapidement de capitalistes, coloniales ou animistes. Cette attention à décrire des collectifs minoritaires qui vivent et créent « à l’endroit de la rencontre entre des mondes qui divergent malgré leur échelle a priori incommensurable » [p.75] est le cœur de l’ouvrage. C’est aussi ce qui m’a le plus intéressé. Comment concilie-je mon attention aux mésanges du matin et aux messages de mon téléphone avec le monde de destructions qu’il induit ? Quelle importance accorder à mes rêves alors que nos conversations sont surtout habitées par nos engagements professionnels et politiques ? Ces questions me sont communes avec les Even et avec Nastassja Martin.

Elles reçoivent pour réponse l’ambivalence et l’incomplétude. Par exemple à travers quelques histoires collectées par l’autrice et présentées dans le chapitre Tricksters, des histoires de duperies dont le héros – le Corbeau – s’acharne à déjouer les prédictions et nous laisser sur notre faim. Daria raconte aussi l’histoire où un homme n’avait rien à manger et qui était parti pêcher. Oulitchan, le renard en even, le voit passer avec son traîneau plein de beaux saumons. Il se lamente, dit qu’il a mal aux jambes et le supplie de le prendre sur son traîneau. L’homme crédule accepte. Oulitchan monte au milieu du poissons et dit qu’il va un peu plus loin. L’homme tire le traîneau. Et à chaque fois qu’il veut s’arrêter pour se reposer, Oulitchan lui demande d’aller juste un peu plus loin. Jusqu’au moment où il s’arrête. Oulitchan se saisit de la petite hache et propose d’aller chercher du bois pour aider à prépare le déjeuner. Puis ne revient plus laissant l’homme sans poisson et sans feu. Daria raconte aussi la variante russe où l’homme tue le renard. « Comme l’homme qui tire le traîneau ne regarde pas ce qui se passe derrière, à la fin il n’y a plus rien » [p.122] ajoute-t-elle.

Ayant si souvent raconté l’histoire de la soupe au caillou, je vois dans cette histoire une métaphore assez précise de notre mode de vie qui laisse Oulitchan dévorer le vivant et ce qui pourrait calmer notre faim. Donnez le nom que vous voulez à Oulitchan ! Au final, ce qu’il nous faudrait c’est éviter de le prendre sur notre traîneau ou bien s’arrêter et partager un peu de ce qui nous nourrit plutôt que de marcher sans raisons. Pourquoi n’y arrivons-nous pas ? Comment sommes-nous pris dans des rets d’un filet invisible qui nous tient et nous emmène ? Ce qui intéresse Nastassja Martin n’est d’ailleurs pas cette métaphore possible mais la logique même propre à la « pensée sauvage » [Lévi-Strauss cité p.126-127] : qui déstabilise l’ordre établi ? Comment se déstabilise un ordre établi ? Est-ce qu’il s’agit de faire expier le trickster ou de le comprendre, de s’en inspirer et de gagner le rêve comme une part du réel ?

Le rapport au rêve de Daria est inspirant. Elle distinguer les rêves où l’on tourne à l’intérieur de soi – et que l’on interprète comme tels – et les rêves où l’on part plus loin, hors de son monde. Avec ceux-ci, on a l’occasion de rencontrer d’autres êtres. Ce qui lui permet par exemple un matin d’aller à la rencontre des truites arc-en-ciel aperçues en rêve [p.150]. La distinction entre réalité et rêve propre à notre modernité où le premier est plus vrai que le second participe à notre incompréhension d’autres mondes. Le pouvoir soviétique qui a cherché à « convertir les autochtones à un mode de relation gestionnaire aux êtres qui peuplent leur milieu » [p.169] n’était pas en cela très différent de notre modernité européenne où l’on ne voyage pas avec les rêves et les animaux. Pour Nastassja Martin, ce dialogue interrompu, cette invisibilisation n’est pas irréversible. Nous pouvons retrouver les égards perdus rejoignant les réflexions de Baptiste Morizot.

Dans le chapitre Tempête, l’autrice cherche à provincialiser les récits du changement climatique. Comment sortir du dualisme moderne adossé soit à à l’effondrement, soit au progressisme technologique [p.214] ? Si on a dépassé l’unité d’une nature qui s’oppose à l’humain, si on imagine d’autres manières de vivre avec « les jaguars, les ours, les loups, les oiseaux, les rennes, les plantes » partenaires de rituels ou de rêve, qu’en est-il des éléments comme l’air, l’eau ou le feu ? Dans notre ontologie, ces éléments sont inanimés. Nastassja Martin interroge cette nouvelle frontière que constitue la défense des vivants, catégorie bien utile pour défendre les humains comme les éléphants, la société comme les forêts. Cette césure entre le vivant et le non-vivant, entre l’animé et l’inanimé vient de l’Antiquité et se retrouve dans la constitution même de la biologie au XVIIIe siècle [p.224]. L’organisme vivant se développerait dans un milieu abiotique (physique, chimique, géologique) proprement « sans vie ». Cette distinction s’est flouée quand on a découvert que les milieux sont en partie construits par et pour les êtres vivants et en sont des extensions [p.225]. Cela permet alors à Nastassja Martin d’adresser les éléments chez les Even. Par exemple, pour eux, le feu peut être désigné pour lui-même (toré), comme le feu du foyer (oulekit) ou comme les braises qui se tiennent debout et sont signifiantes (torélakakan). A chaque repas, une cuillère est donnée au feu avec une formule pour qu’il se retienne, pour qu’il ne perde pas le contrôle de lui-même. Le feu est le principe vital au centre de la yourte, en amont et en aval de la vie. Les Even maintiennent la communication avec lui. Cela déstabilise nos imaginaires. Comme la rivière ou l’atmosphère, le feu n’est pas une personne mais traverse les choses et les vivants, distribuée de manière discontinue. La puissance d’agir est à la fois intérieure et extérieure [p.249]

Cela peut sembler lointain et déranger nos conceptions rationalisées. Cela peut aussi ouvrir l’espace à d’autres formes de relations avec notre milieu dominé par la réification et l’extractivisme. Deux petites pages traitent en conclusion du nickel et de son exploitation [p.266-267]. Comme il est inoxydable, il est utilisé partout autour de nous sans qu’on le voit. Et pourtant, il est extrait de la terre : 30 kilos par tonne de roche excavée. Puis on le broie et on lixivie avec de l’acide sulfurique ou chlorhydrique qui se déverse partout, rejeté hors de la mine et polluant les sols, empoisonnant les vivants. Comme alerte Aurore Stephant, les mines s’épuisent et les métaux deviennent rares. Nous sommes en train de détruire notre monde. Comment nouer d’autres relations avec les roches alors que nous ne voyons même plus la valeur dans ce qui est ?

En conclusion, je laisse la parole à l’autrice qui évoque l’entre-deux : « Survivre dans un monde incertain, c’est décider de cesser de s’arc-bouter sur les formes, sans pour autant y renoncer, car cela s’appellerait le chaos ou la mort ; c’est oeuvrer vers l’expérience d’une méta-forme, à même de rouvrir les corps comme les pensées. Daria m’a souvent répété cette phrase lorsqu’elle évoquait les animaux qui nous entouraient ou le temps qu’il faisait : nous les humains, sommes entre les deux, comme des ponts. Honorer notre humanité en ce sens, c’est se placer à cet endroit précis, au point de jonction entre ciel et terre, entre animaux et flux, en conscience des intentions, du regard et des mots posés dans le monde » [p.378] Cet état d’entre-deux, loin des certitudes, me paraît être le plus prometteur pour se placer dans les bouleversements, les ravages et les promesses du monde dans lequel nous habitons.

Nastassja MARTIN, A l’est des rêves. Réponses even aux crises systémiques, septembre 2022, 250p

Résister aux dominations

Lors d’une table ronde visant à Déconstruire les rapports de domination du Forum pour le bien vivre, j’ai eu l’occasion d’intervenir dix minutes. Voici quelques bribes à demi-effacées reflétant l’état de ma réflexion de jour de juin 2022. Les idées entre [crochets] ont été ajoutées en le rédigeant après-coup.

Au préalable et en réaction à la présentation de l’atelier, j’ai évoqué ma réserve à distinguer les humains et la nature, le social et l’environnemental. C’est le problème de la modernité. Le social n’existe pas sans le végétal ou le minéral. L’environnement se présente comme un décor extérieur ce qui est illusoire. Personnellement, j’essaye de réfléchir à la manière de prendre soin de nos mondes intégrant des animaux humains et non humains, des objets et des forêts, de l’air et de l’argent…. [J’ai évoqué ailleurs comment notre conception de la justice en avait été modifiée]

Au sujet des dominations, trois problèmes me hantent : la confusion, la division, l’humiliation. Une confusion est entretenue autour de l’existence même des dominations. Il est facile d’évoquer un cas particulier pour discréditer un rapport social. Un homme tué par sa femme ne peut masquer les féminicides. Un investissement de quelques millions dans les énergies renouvelables ne peut effacer les milliards investis par Total dans des projets climaticides. Une prime temporaire et sélective de quelques euros ne peut faire oublier que des dizaines de milliers d’étudiant-es ne mangent plus à leur faim en France et n’ont pas de protection sociale.

Au-delà des déformations médiatiques, comment définir un état de domination ? Un article de Michel Foucault – L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté – m’a aidé à opérer cette distinction : d’un côté, ce qu’il appelle les rapports de pouvoirs et de l’autre les états de domination. Les rapports de pouvoirs sont des jeux entre des personnes libres. La liberté n’est pas stable. Elle n’empêche pas l’influence. Les couples qui cherchent à être égalitaires dans la répartition des tâches ménagères existent (si ! si!) mais cela n’est pas sans conflits, discussions, ajustements. Dans un état de domination, le champ est bloqué, immobilisé, fixé par un individu ou un groupe social qui empêche la réversibilité. Pour l’une des partie prenante, il n’y a pas de problème. La domination se joue dans la silenciation. Les tâches ménagères répétitives sont systématiquement attribuées à l’une des membres du couple sans discussion possible. On pourrait reprendre la même distinction avec les contrôles au faciès qui sont niés par la grande partie des forces de l’ordre, des responsables politiques et invisibilisés dans les médias. On a donc besoin de sortir de la confusion des cas particuliers et de nommer les dominations en tant que telles, de les afficher pour s’en libérer vraiment.

Deuxième problème : nos divisions. On a beau jeu d’opposer les dominations les unes aux autres. Certains niant l’importance des discriminations racistes. D’autres relativisant l’importance de la question féministe au regard du caractère vital de la question climatique. Certains aiment faire campagne en se moquant de celles et ceux qui mangent du tofu. Bref, on passe un temps dingue à se disputer sur l’ordre d’importance des dominations quand celles-ci se cumulent aisément et qu’on pourrait facilement se mettre d’accord sur ce qui nous rassemble. Bernard Arnault a émis 176 tonnes de CO2 le mois dernier uniquement avec son jet privé alors que la moitié de la population française émet 5 tonnes par an (avec un objectif de 2 tonnes par an)1. C’est l’un des hommes les plus riches du monde et sa richesses est fondée sur l’industrie du luxe qui accroît les inégalités partout sur la planète. Il ne contribue pas à sa mesure aux services publics et au partage des richesses et perpétue un modèle néocolonial à partir d’entreprises multinationales. Il incarne un pouvoir patriarcal comme d’ailleurs le virilisme d’un Elon Musk ou l’organisation autoritaire de Mark Zuckerberg.

[Pour avoir eu un pied dans des coalitions de la société civile et l’autre dans la sphère électorale, même si certains signes sont encourageants, je vous garantie qu’on a encore beaucoup à faire pour reconnaître nos terrains communs. Ces tensions s’expliquent en partie pour des raisons internes – on dirige plus facilement une organisation dont on flatte les identités singulières et en moquant ses concurrents – et externes – le traitement médiatique et les algorithmes des réseaux sociaux privilégient toujours l’altercation sur l’accord, la punchline sur le doute, le fugace sur le récit]

Un troisième problème me travaille : l’humiliation. Vous savez sans doute que de nombreuses personnes bénéficiant des prestations sociales peuvent dans le même temps lutter contre celles-ci en votant pour des partis qui veulent les supprimer ou en s’abstenant. Si on prend le RSA par exemple, beaucoup des personnes qui le perçoivent le critiquent sévèrement car c’est avant tout une expérience d’humiliation sociale. Les courriers d’information sont menaçants et il faut constamment se justifier ou être contrôlé sur ses déclarations ou ses comptes bancaires. Comme on a pu le montrer dans un rapport les sanctions financières liées au RSA ont des effets qui augmentent la pauvreté mais aussi le ressentiment. Celui-ci a des effets sur le sentiment d’appartenance à une même communauté politique. [Point d’attention : toutes les personnes qui perçoivent le RSA ne le vivent pas comme cela. Certaines ne le perçoivent que de manière très transitoire. D’autres s’en contentent faute de mieux dans une forme d’apathie politique. Mais je n’ai rencontré personne qui est heureux de vivre avec le RSA]

Comment combat-on cette violence sociale ? Il ne suffit pas de partager les richesses, il faut aussi développer des formes de considération politique dans et hors des services publics. [Nous devons nous considérer comme autre chose que des usagers. Nous avons à inventer la manière de nous reconnaître comme personnes et comme citoyen-nes.]

Cela dit, je m’oppose immédiatement un contre-argument : quand Emmanuel Macron affirme qu’il ne faut humilier Vladimir Poutine alors que celui-ci a envahi l’Ukraine, c’est un problème. On ne peut pas s’empêcher de réagir à une injustice sous prétexte que cela pourrait humilier tel ou tel. D’autant plus que l’humiliation peut être agitée par des personnes qui seraient les perdants dans un rééquilibrage des forces et dans un partage des richesses. Nous devons donc à la fois penser les effets politiques de nos manières d’agir sans pour autant nous abstenir d’agir pour la justice

Lors de la deuxième partie de la table ronde, on m’a demandé quelques pistes pour agir ? J’ai évoqué deux pistes. La première prolongeait l’exercice proposé en début de table ronde par Cecilia Carozzo. Elle a fait lever la salle et demandé de mettre sa main droite sous la main gauche de son voisin ou de sa voisine de droite. On avait toutes et tous la main gauche soutenue et ouverte sur le monde qui nous entoure et la main droite en soutient de la personne à nos côtés. Les yeux fermés, on a pu se mettre à l’écoute de cette solidarité sensible. Cela faisait éprouver l’importance de commencer par écouter nos corps. Bien des réunions, des collectifs, des actions menées se font dans l’oubli de nos ressentis. On parle de stratégie, d’organisation, de tactiques, de revendications mais cela a des conséquences : de l’épuisement militant et parfois de la violence. Comme si nos corps exprimaient quelque chose que l’on a du mal à écouter. Nous baignons dans des normes implicites qui nous épuisent : l’intensité, l’accélération, le numérique. Or, nous avons besoin de ressentir, de respirer, de marcher, de dormir. On peut apprendre par corps, par une balade en forêt, par un temps de reconnexion. On se doit de faire attention à la manière dont nos corps sont placés dans l’espace. [D’ailleurs la salle du forum avait elle-même ses propres contraintes dont nous ne parlions pas. Certaines intervenantes étaient en visio derrière nous. L’amphithéâtre empêchait de se sentir ensemble et je ressentais le face-à-face symbolique. Si on veut sortir de ces rapports de domination, nous avons besoin de trouver des lieux qui nous ressemblent, qui nous disposent et qui nous rassemblement.]

L’autre manière d’agir consiste à puiser inspiration et intelligence dans le vaste domaine poétique . Il y a dans les contes, les mythes et les poèmes bien des manières de s’inspirer et de nommer autrement le monde qui nous entoure. La justice écoute aux portes de la beauté. La poésie nous donne du courage et du sens pour avancer. Qui a vraiment envie de défendre des sigles, des logos, des dispositifs à la rationalité froide et faible ? En réponse à une question de la salle sur la rationalité faible transmise dans les écoles, j’ai eu le bonheur de citer quelques vers d’un poème d’Apollinaire :

O soleil, voici le temps de la raison ardente

Et j’attends

Pour la suivre toujours la forme noble et douce

Qu’elle prend afin que je l’aime seulement

Sans basculer du côté du déraisonnable et de l’irrationnel, nous avons besoin d’une raison qui nous donne envie d’agir ensemble et de ne pas oublier la justice, d’un souffle où puiser régulièrement.

J’ai terminé mon intervention en précisant que je cela ne m’empêchait de croire à l’existence de rapport de force. La poésie ne suffira pas seule à transformer des états de domination mais nous avons besoin de partager un désir, une solidarité, une joie que je trouve personnellement dans des histoires comme celles-ci : deux cousins se promenaient dans la forêt. Le premier chassait et avait atteint un cygne d’une flèche. Le second retrouva le cygne, lui enleva la flèche et le soigna. Sauf qu’arriva son cousin chasseur qui réclama le cygne. Comme il refusait de lui rendre, on décida d’aller voir le juge. Celui-ci écouta l’un et l’autre, des témoins puis décidé de confier le cygne à celui qui l’avait soigné car il faut toujours se mettre d’abord du côté de la vie et de ce qui la préserve. Sans doute pourrions-nous nous en inspirer pour bien-vivre.

1Information calculée par Alternatives économiques n°425 de juillet-août 2022

Petrarque, Rerum Vulgarium Fragmenta

Toi qui écoutes en rimes éparpillées
le son des soupirs nourrissant mon cœur
dans ma première et juvénile erreur
quand j’étais un autre que celui qui est,

dans mes fragments mes plaintes et mes pensées
entre vains espoirs et vaines douleurs,
de l’épreuve d’un amour de malheur,
j’attends non le pardon, mais la pitié.

Mais je vois bien comment je fus le bruit
pour un peuple qui attend, quand trop souvent
au fond de moi c’est ma honte qui me ronge ;

de ma frénésie, cette honte est le fruit,
le repentir, le savoir clairvoyant
que ce qui plaît dans ce monde est un songe.

La version originale du premier sonnet de Francisco Petrarca est la suivante :

Voi ch’ascoltate in rime sparse il suono
di quei sospiri ond’io nudriva ’l core
in sul mio primo giovenile errore
quand’era in parte altr’uom da quel ch’i’ sono,

del vario stile in ch’io piango et ragiono
fra le vane speranze e ’l van dolore,
ove sia chi per prova intenda amore,
spero trovar pietà, nonché perdono.

Ma ben veggio or sì come al popol tutto
favola fui gran tempo, onde sovente
di me medesmo meco mi vergogno;

et del mio vaneggiar vergogna è ’l frutto,
e ’l pentersi, e ’l conoscer chiaramente
che quanto piace al mondo è breve sogno.

Une justice sociale et poétique

Un article publié dans la « Revue Projet » n°386 de février-mars 2022.

Au commencement, il y a la rencontre de Vivian Labrie. Chercheuse autonome au Québec et porte-parole du Collectif pour un Québec sans pauvreté entre 1998 et 2004, Vivian Labrie animait à l’époque des carrefours de savoirs où se croisaient savoirs savants et savoirs des gens sur des questions précises comme les finances publiques ou les besoins essentiels. Dans ses animations et ses réflexions, Vivian Labrie mêle des contes de tradition orale, des métaphores et des concepts issus des sciences sociales avec une écoute fine de personnes en situation de marges. Cette pratique nous a fasciné. Elle permettait de se donner du temps pour se dégager des revendications classiques et des catégories structurant les politiques publiques. On pouvait ainsi passer du Produit Intérieur Brut – trop brutal – au Produit Intérieur Doux pour considérer la richesse humaine et environnementale que cet agrégat comptable ne prenait pas en compte.

A la fondation d’AequitaZ, cette pratique fut l’une de nos sources d’inspiration. Nous avons repris certains contes comme la soupe au caillou ou l’oiseau de vérité. Ces histoires ont alimentées notre imaginaire et nous ont aidé à nommer le monde qui nous entoure, à nous positionner, à définir notre projet associatif, à enrichir notre pratique réflexive. Au fur et à mesure, nous avons rencontré d’autres textes et d’autres métaphores qui ont pris place : le forgeron de Rimbaud, les éléphants des Upanishads et de Romain Gary, les murs évoqués par Camus dans son discours de Suède, les oiseaux d’Emily Dickinson et les lucioles de Pier Paolo Pasolini…

Nous avons peuplé nos actions de ces rencontres. Tous les « parlements libres de jeunes » – des expériences de démocratie directe pour les 18-30 ans – commencent par un temps poétique. Les groupes « Boussole », rassemblant des chômeuses et des chômeurs, naviguent avec l’histoire du « Bateau qui va sur terre et sur mer ». Le collectif de défense des droits des personnes au RSA s’est donné comme nom « la Huppe », en référence à l’animal qui prêta son nom au « jeu de dupe » (originellement, le « jeu de la huppe ») sous prétexte que cet oiseau magnifique aurait l’air idiot.

Aimé Césaire a titré un de ses poèmes « La justice écoute aux portes de la beauté ». Nous nous y sommes attachés sans forcer. Un ancien grec nous a appris que le poétique « purgeait la crainte et la pitié » et « faisait advenir un sentiment commun d’humanité » (Aristote, Poétique). Ces mots nomment notre pratique où autrui n’est ni un danger, ni une victime, qu’il soit en haut ou en bas de l’échelle sociale, où la considération habite nos relations comme les histoires offertes par le temps.

La poésie face au politique

Comment s’articulent poétique et politique ? Commençons par nous défaire des idées reçues : citer des vers de René Char dans un discours est une pratique politique banale ; écrire de la poésie engagée, bonne ou mauvaise, reste un acte poétique ; lutter pour faire reconnaitre des femmes poètes est d’abord politique tandis que les poèmes de Sappho ou de Forough Farrokhzad sont d’abord poétiques… Le politique et le poétique sont des pratiques sociales dont le sens est donné en situation par les personnes qui les portent et les reçoivent. Un même acte peut avoir deux versants, collés mais opposés l’un à l’autre. Ce sont deux puissances : l’une tournée vers l’organisation de nos relations au sein d’une communauté, l’autre vers l’expression métaphorique d’une sensibilité.

A Aequitaz, le poétique n’est donc pas un contre-pouvoir, mais une puissance créatrice. Elle nous donne des repères, nous guide, mais n’est pas le voyage lui-même. Elle nous permet, en nommant précisément les choses, de penser nos liens différemment. Il en est ainsi des institutions qui se fondent sur des métaphores. Dans les politiques sociales, le mot « insertion »est désormais partout. Elle définit des plans départementaux, des comités, des entreprises, des délégations, des lois, des profils de postes. Mais l’insertion conçue comme passage vers une norme le plus souvent au sein du marché du travail a-t-elle encore un sens quand le précariat est si répandu ? Sait-on encore imaginer des politiques sociales sans ce mot ?

Peut-on imaginer que les personnes effectuent plutôt des traversées que des parcours d’insertion ? Dans les collectifs de chômeurs que nous animons, nous naviguons grâce à la métaphore maritime. Nous préservons aux équipages leur autonomie et leur choix de destination. Aux membres de décider où elles vont, quelle activité trouver, quelles obstacles elles rencontrent, si elles ont besoin d’avancer, de revenir à bon port ou de se reposer. Bien entendu, les institutions ont aussi leur mot à dire. Nous invitons le Conseil Département ou Pôle Emploi à discuter lors d’une «capitainerie » – un lieu de décision pour affréter les bateaux, discuter de leur approvisionnement, de leurs besoins, de leur sécurité. La capitainerie est plus précise qu’un « comité de pilotage » dont on ne sait pas toujours ce qu’il pilote. La zone de pouvoir n’est pas la même que sur le bateau lui-même où les membres des groupes Boussole restent maîtres à bord. Nos espaces politiques sont structurés par nos imaginaires poétiques.

Le poétique n’est pas un socle solide. Il ressemble à l’argile au fond d’une rivière. Si on va le chercher, l’eau s’obscurcit et on ne voit bientôt plus ses pieds. On perd nos repères. En ramassant l’argile, on peut sculpter un nouvel objet qui peut devenir rigide dans la durée. La boue en suspension se dépose et on retrouve l’eau clair qui nous permet d’avancer. Nous avons besoin de métaphores vives,selon les mots de Paul Ricoeur. Nous sommes en recherche permanente, cahin-caha, en liant les enjeux de la justice sociale et les mots qui nous aident à discerner un chemin. C’est parfois décevant, mais, le plus souvent, enthousiasmant.

Deux écueils

Pour ne pas chavirer, nous tentons d’éviter deux écueils lors de nos navigations poétiques. D’une part, le poétique n’est pas une pédagogie. Il ne s’agit pas de faire passer un message prédéterminé, mais de déposer une intention à discuter. Il ne s’agit pas d’agiter une morale comme les derniers vers d’une fable, mais de regarder nos vies au miroir d’une création sensible. Le poétique n’est pas un supplément d’âme, un outil rhétorique, une illustration habile. Dans notre pratique, il est plutôt comme un invité que l’on écoute sans le comprendre totalement, sans l’épuiser. On ajoute une chaise, on pose une assiette, on partage un repas. Parfois, la discussion se passe bien et on s’enrichit mutuellement. Parfois, on s’embrouille, on se dispute et on ne se comprend pas. Il arrive que l’on ne se rencontre plus. Inviter la beauté et le tragique à sa table n’est pas de tout repos. Cela peut être déstabilisant. Mais cela n’a surtout rien à voir avec le fait de donner des leçons avec de vieilles idées dans des habits neufs.

L’autre écueil, c’est le systématisme idéologique. On applique les recettes et on passe à autre chose. La poésie devient un « outil » pour la réflexion. On fait des collectifs de contes, de poèmes, de jeux, de métaphores… On pourrait former, diffuser, « marketer », apposer le sceau de l’innovation sociale, de l’utilitarisme confortable. La poésie même serait vidée de sa puissance poétique. On a du mal à transmettre cette pratique qui creuse plutôt qu’elle ne garnit, qui dépouille et laisse de la place au vide, à ce qui n’est pas encore advenu. Il nous arrive fréquemment de faire des réunions sans poésie. Ce qui lui permet de rester d’abord un surgissement.

Au fond, ces deux écueils se ressemblent. Ils nous parlent de notre envie de solidité, de trouver le socle permettant de s’assurer dans des pratiques qui seraient professionnelles, responsables, rationnelles, reconnues. Nous n’avons que notre confiance nue pour répondre à ces exigences. Le plus souvent, nous n’avons pas les réponses, nous inventons au fur et à mesure, avec les personnes rencontrées, nos rêves et nos colères partagées.

Aequitaz fait donc partie de ce mouvement plus vaste qui cherche à revitaliser la démocratie, à changer les rapports de pouvoirs et les rapports de sens, le politique et le poétique. Tantôt « poètes sociaux » (pape François, Fratelli tutti), tantôt « daltoniens de l’âme » (Anne Sylvestre, Les gens qui doutent), nous cherchons à créer un artisanat de justice sociale qui réponde à la galère de notre temps avec ses injustices et ses émerveillements, avec ses orages et ses aurores.

Au bout du petit matin

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Texte rédigé pour la lettre de diffusion d’AequitaZ à l’occasion de l’annonce publique de mon départ de cette association.

Nous avons traversé bien des aventures humaines et politiques, nous avons surmonté bien des échecs et refusé tant d’injustices ! Nous avons raconté tant d’histoires réelles et colporté au-delà de nous-mêmes quelques poésies. Nous avons exploré, défriché, égratigné, enseveli, réveillé, bifurqué, raturé, embarqué, célébré, dénoncé. Nous nous sommes perdus sur les routes de France et de Belgique. Nous nous sommes retrouvés dans des lieux de pouvoirs gris ou dans des foyers colorés et inattendus, dans des lieux où la solidarité se partage comme un repas de fête, où l’hospitalité n’est plus confinée dans les dictionnaires. Nous avons inventé des parlements libres, des collectifs Boussole et le collectif de la Huppe. Nous avons expérimenté des carrefours de savoirs. Nous avons soutenu des associations, des collectivités locales et quelques entreprises qui visaient une plus grande justice sociale et environnementale. Nous avons soutenu les luttes des autres et organisé notre vie associative et coopérative le plus possible en cohérence avec nos principes.  

Je faisais partie de ce nous. Avec d’autres, j’ai donné naissance à ce nous qu’on appelle AequitaZ. Au fil des années, certaines personnes sont parties pour un temps ou pour toujours. D’autres ont rejoint et partagent un bout de chemin. Aujourd’hui, c’est à mon tour de m’éloigner.  

Au bout du petit matin, mon étoile m’appelait ailleurs sans bien savoir vers quoi. J’ai décidé de marquer un temps d’arrêt et de voir ce qui pourrait s’éclairer dans la nuit. Après neuf années, c’est une étape. Ce départ a été mûri, préparé et dépassé. Aujourd’hui, une nouvelle équipe prend la mer et s’apprête à découvrir de nouveaux horizons. J’ai toute confiance dans leur capacité à tracer des voies dont nous avons collectivement besoin pour un monde de justice. C’était une chance de partager ces années et ces heures aux côtés de toutes celles et ceux qui ont œuvré à AequitaZ.  

Je me sens plein de gratitude pour ces années créatives et résistantes. Pour celles et ceux que j’ai eu la chance de rencontrer et qui liront ces mots, j’espère que nos routes se recroiseront au gré du vent et des petits matins chantants.

Le silence même prend un sens redoutable

L’abstention, contrée énorme où tout se tait. Depuis quelques jours, je ressasse les raisons d’une désaffection devenue banale et abyssale au fil des scrutins. L’abstentionnisme est devenu la règle et la participation électorale l’exception avec en faible écho l’indignation morale et l’appel au sursaut de militants politiques exténués. Les raisons s’égrainent facilement : obstacles pour s’inscrire sur les listes électorales puis réaliser des procurations, mensonges cyniques de certains élus et opportunisme vénal de quelques autres, impuissance répandue du politique à résoudre les problèmes des gens, maintien d’un statu quo inégalitaire et d’un sentiment d’impunité face à une justice aux moyens indigents, critique en tant que telle de la représentation politique, modes de scrutin qui silencient les minorités, incompréhension quant aux enjeux des strates départementales et régionales…

A quoi bon voter quand sa voix se perd comme l’eau dans le sable ? A quoi bon parler quand les cris sont étouffés par le vacarme du monde-tel-qu’il-est ? A quoi bon s’exprimer, passer du temps à voter ou manifester si c’est pour perdre son temps, un œil, une main, un ami et que le Gouvernement et sa cohorte de préfets manœuvrent sans ciller1 ? A quoi bon choisir entre des listes qui vont jouer sur des nuances tant les politiques publiques locales sont encadrées par des directives européennes et des lois nationales ?

La spirale est infernale. Les orientations politiques des territoires sont influencés par des élus et des votants plus âgés, plus diplômés, plus riches, mieux informés, plus mobilisés lors des scrutins. Plus les politiques sont inégalitaires, moins les catégories populaires se mobilisent pour voter.

On sait tout cela. On connaît les propositions pour reconnaître le vote blanc, le tirage au sort comme mode de désignation, l’inscription automatique sur les listes électorales dès 16 ans ou le mode de scrutin proportionnel.

Mais je voudrais ajouter une hypothèse à ce maelstrom démocratique.  : ce qui est premier n’est pas le vote ou l’envie de peser sur les institutions mais le sentiment d’appartenance à une communauté politique. On confond trop souvent l’Etat et la République. On cherche la solution à un endroit alors que le problème est aussi dans l’autre. Plus ils sont confondus, moins le sentiment d’appartenance est vivace. Les impôts sont une manière de mettre en commun des ressources et pas l’apanage de Bercy. L’éducation est un bien commun est pas seulement un métier.

Pour une partie de la population, le vote est un devoir moral. Pour une autre, cela n’a aucun sens excepté lors des élections les plus décisives. Est-ce que l’on se sent appartenir à une communauté politique quand on vote pour des élections départementales et régionales ? Non sauf en Corse où l’abstention a été deux fois moindre qu’ailleurs en France.

Une communauté politique est traversée de conflits qu’il s’agit de trancher. Elle n’est pas constituée de relations privées mais publiques. Pourquoi chercher à résoudre des conflits dans une communauté à laquelle on ne se sent pas appartenir ? Pour toute une partie de la population, la République est un signifiant vide, un mot d’ordre brandi à toute occasion par des personnes que l’on n’écoute plus. Comme si en ânnonant un mot, on faisait exister la chose. Une partie importante de l’abstention chez les jeunes et dans les catégories populaires ne marquent pas un rejet mais un désintérêt. On n’est pas du même monde. C’est le système ! Pourquoi demander à une poule de voter pour le roi des renards ?

Alors la question se déplace : comment crée-t-on un sentiment d’appartenance à une même communauté politique ? A quel monde commun s’identifier ? Comment dépasser les logiques rassurante du microquartier, essentialisante du clan, illusoire de la plateforme numérique ? Cela ne peut pas venir que des institutions elles-mêmes. Elles ne sont que l’instrument qu’une communauté se donne à elle-même.

L’extrême-droite répond à la question des frontières du groupe par une histoire fantasmée. Leur nous est étroit, plein de morgue et de rancœur, sali par le ressentiment. A l’époque de sa puissance, les partis communistes et trotskystes répondaient également à cette question par l’affirmation du prolétariat face à la bourgeoisie. On peut appartenir à un sous-groupe en lutte au sein d’une communauté plus large. Le vote devient un mode de défense où les ennemis se transforment en adversaires. La démocratie comme civilisation des conflits. Les institutions comme modalités d’organisation de cette vie commune.

Pour que des jeunes et des personnes issues des catégories populaires se sentent appartenir à ce monde commun, on a besoin de bien des choses – des espaces pour se réunir, des personnes pour se mobiliser et l’animer, des moyens financiers, une stratégie commune, des organisations qui passent plus de temps à se concerter qu’à se combattre… – mais on a surtout besoin d’histoires.

L’un des défis consiste à redessiner les contours de collectifs en capacité de peser sur la destinée du pays. Cette classe pour soi2 ne peut exister sans une histoire commune. Seules les histoires rassemblent et font exister les communautés. Des histoires dont l’hospitalité, la peur et la mort ne sont pas oubliées. Voilà qui nous sommes et ce que nous pouvons faire de ce monde.

Trop souvent le combat politique se focalise sur des programmes plutôt que sur des histoires, sur les baguettes magiques plutôt que sur les magiciens. Dans un texte magnifique, Walter Benjamin évoquait la disparition des contes et de notre faculté à échanger des expériences3. Les gens sont revenus muets de la Première Guerre Mondiale comme mon arrière-grand-père poilu qui n’a jamais parlé de Verdun à sa fille unique. L’art du conte n’a pas besoin d’explication. Il n’a pas besoin de causes.

Nous avons besoin d’histoires pour rassembler celles et ceux qui subissent des dominations multiples et cumulées – discriminés à cause d’une appartenance supposée ou d’une race fantasmée ; enfermés dans un genre qui n’offre des droits et de la reconnaissance que lorsque l’on se tait ; pollués, détruits, rasés à blancs transformés en ressources faute de diplomatie nouvelle avec les forêts et les animaux. Une histoire qui évite de se déchirer face à ceux qui défendent un mérite plus ouvert, une compétitivité plus inclusive, une égalité des chances teintée de diversité au sein d’un château de violences. Une histoire qui parle à celles qui crèvent en silence face à l’horizon d’une société aveugle à ses inégalités avec défiscalisation des dons aux associations humanitaires. Une histoire qui parle à ceux qui galèrent à cultiver leur champ et à survivre aux ménages hors des autoroutes de la modernité face à ceux qui sont venus s’installer pour se rapprocher de la nature avec livraison à domicile du dernier smartphone commandé sur les internet.

Sans ces histoires-là, il n’y aura pas de communauté politique, pas de monde commun. Il faut un nom à cette classe sociale et écologique pour la rendre consciente d’elle-même. Je ne m’y risquerai pas. Mais c’est le défi à relever avec l’ensemble des forces vives, conscientes et prêts à tracer un chemin vers la justice par des luttes sociales, des imaginaires poétiques et des victoires électorales. Alors, sans doute, l’abstention pourra baisser à nouveau. Car le vote sera redevenu un acte d’affirmation positif et non un réflexe, un devoir, un privilège, une déception ou un pis-aller.

Pour reprendre les mots mêmes d’Albert Camus4, l’abstention a toujours été possible dans l’histoire. Celui qui n’approuvait pas, il pouvait souvent se taire, ou parler d’autre chose. Aujourd’hui, tout est changé, le silence même prend un sens redoutable. Nous sommes embarqués dans la galère de notre temps. Et cette galère sent le hareng. Nous devons ramer à notre tour car ce monde a besoin de nous pour trouver les courants favorables dans la tempête, ceux qui nous ramèneront sur la rive en paix et en vie.

1 La subordination du Parlement au Gouvernement par la maîtrise de l’ordre du jour, le 49-3, le vote bloqué ou le mode de scrutin, la censure préfectorale sur les expérimentations souhaitées par les collectivités locales, l’impossibilité de faire participer les citoyennes et citoyens aux décisions publiques dans le Code général des collectivités territoriales sont autant de freins à une démocratie vivante et inclusive. On se souviendra également de l’inscription de la réforme des retraites d’un Conseil des ministres exceptionnel en pleine pandémie en février 2020.

2 L’opposition marxiste entre classe-en-soi et classe-pour-soi distingue la première par des conditions objectives dans les rapports entre capital et travail de la seconde par des facteurs subjectifs permettant l’identification à un groupe commun qui défend ses droits. Cette distinction a été formulée par des exégètes marxistes à partir d’un paragraphe de Misère de la philosophie de Karl Marx

3 Benjamin ajoute Jamais expériences acquises n’ont été aussi radicalement démenties que l’expérience stratégique par la guerre de position, l’expérience économique par l’inflation, l’expérience corporelle par la bataille de matériel, l’expérience morale par les manœuvres des gouvernants. Le cours de l’expérience qui se transmet de bouche en bouche a chuté. Le récit a été éliminé du domaine de la parole vivante par l’évolution historique des forces productives. Mais heureusement une beauté nouvelle apparaissait en même temps dans ce qui disparaissait. Walter Benjamin, « Le conteur », trad. fr. M. de Gandillac, Gallimard, 2000

4 Albert Camus, L’artiste et son temps, prononcée le 14 décembre 1957 à Uppsala

Éphémères V – Apprendre par corps

Ce texte a été publié une première fois sur la Villa Réflexive le 6 juin 2019.

Dernier billet de cette résidence dans la Villa Réflexive pour parler du corps. Évoquer la poésie pourrait laisser croire que nous cherchons à partir des mots. Or, notre action est d’abord sensorielle, fondée sur ce que la vie, des relations, de la domination, des arbres, des objets et même des mots – font à nos désirs et nos émotions.

J’ai toujours aimé cet extrait des Méditations pascaliennes de Pierre Bourdieu :

« La reconnaissance pratique par laquelle les dominés contribuent, souvent à leur insu, parfois contre leur gré, à leur propre domination, en acceptant tacitement, par anticipation, les limites imposées prend souvent la forme de l’émotion corporelle (honte, timidité, anxiété, culpabilité) (…). Elles se trahit dans des manifestations visibles, comme le rougissement, l’embarras verbal, la maladresse, le tremblement, autant de manières de se soumettre, fût ce malgré soi et à son corps défendant , au jugement dominant, autant de façons d’éprouver le conflit intérieur et le « clivage du moi , la complicité souterraine qu’un corps qui se dérobe aux directives de la conscience et de la volonté entretient avec la violence des censures inhérentes aux structures sociales1 »

Ce passage m’indique où l’on cherche à agir. Nous cherchons à déplacer politiquement ces frontières intérieures qui nous emmurent. Sans psychologiser. Mais sans non plus nier la dimension personnelle et subjective de ce vécu.

Comment fait-on ? En écoutant nos propres émotions d’abord. Celles-qui résonnent à l’intérieur et nous traversent : la colère face à la violence et l’humiliation d’une personne à qui on refuse ses droits, la peur de se tromper et de blesser quand une parole à du mal à se dire, la joie d’une heureuse nouvelle, la honte de ne pas être à la hauteur mais aussi la lassitude, la ferveur, la surprise et le dégoût, l’amertume ou l’admiration. Tout ce qui nous rend humain et nous indique qu’il se passe quelque chose.

Ensuite, nous nous appuyons sur les jeux du théâtre de l’opprimé développé par Augusto Boal et tout particulièrement l’un d’entre eux nommé le théâtre image2. On cherche une position du corps qui évoque la situation de domination vécue par la personne. Imaginons une scène avec deux personnes debout comme si elles allaient se battre, un bras en l’air dirigé l’une vers l’autre, le regard agressif, une troisième personne assise la tête dans les bras comme en pleurs à leur côté (mimant un enfant) et une quatrième démunie, les bras ballants à trois mètres d’elles.

Cette dernière a raconté cette scène vécue : une baston entre deux jeunes en bas de chez elle devant les enfants. Le petit groupe a aidé à modeler l’image correspondante en dix minutes. Ils présentent cette « image » devant le reste du groupe et on va chercher à changer la scène ensemble.

Seulement, il y a des contraintes : premièrement, on ne peut pas changer les « oppresseurs ». On ne peut pas changer les deux personnes qui se battent. La puissance est en soi dans une situation donnée et il ne faut pas enlever des éléments déterminants de la complexité de la scène. On ne change pas non plus l’enfant qui pleure. On ne peut pas les faire disparaître d’un claquement de doigt. Ils sont là. Avec leurs corps.

Deuxièmement, on ne parle pas de la scène avant d’agir avec son corps et prendre une pause. Quand une personne a une proposition, elle vient « sur scène ». Ceux qui donnent des conseils sans vouloir prendre le risque de bouger de leur chaise ne s’expriment pas. Très souvent, cela donne la parole à d’autres membres du groupe que ceux qui la prennent habituellement.

Troisièmement, je suis très attentif à demander aux personnes qui jouent les « oppresseurs » comment elles ressentent chaque nouvelle proposition. Une interposition physique ? Une personne qui s’occupe de l’enfant ? Un appel au secours ? Une personne qui les prend par l’épaule ? Ensuite, je laisse les personnes qui ont fait les propositions expliquer et je les remercie toujours tout en notant si la proposition a eu de un effet. Ce qui est très étonnant – et que je ne m’explique pas tout à fait – c’est que le ressenti des « oppresseurs » est souvent très parlant pour un certain nombre de situations et pour la compréhension de la situation pour la personne qui est « opprimée3 ». Dans l’exemple évoqué, ceux-ci continuaient à avoir envie de se battre sauf quand quelqu’un a proposé de s’assoir par terre en les regardant, geste pacifique mais confrontant.

A jouer en théâtre image des situations connues (un rendez-vous à Pôle Emploi, l’isolement, un contrôle au faciès…), on peut monter en gamme : ajouter la parole, répéter des situations de négociations, faire des marches collectives, aller occuper un hall d’entrée… Le réel n’est qu’un continuum. La domination pouvant tout aussi bien être vécue dans le groupe (entre hommes et femmes dans la prise de parole par exemple) qu’à l’extérieur de celui-ci.

Le théâtre n’est pas une baguette magique. Il y a aussi besoin d’analyse de la conjoncture politique ou de recherche poétique. Mais l’apprentissage par corps vient directement puiser aux sources de la puissance, pour s’affirmer et créer des situations plus justes et plus douces.

1 Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Points, 2015, p.203

2Nous nous sommes formés il y a plusieurs années auprès de la Compagnie NAJE http://www.compagnie-naje.fr/

3Je mets des guillemets à « oppresseur » et « opprimée » car il l’oppression est dans le rapport social plus que chez les personnes. Il s’agit d’un élément de la situation vécue et non d’un trait essentialisant des personnalités

Éphémères IV – En carrefours de savoirs

Ce texte a été publié une première fois sur la Villa Réflexive le 2 juin 2019

Depuis 2015, j’anime avec Celina Whitaker des carrefours de savoirs sur la protection sociale. Un temps d’animation où se croisent les savoirs des gens et les savoirs savants1. Il est composé d’une quinzaine de personnes diverses de par leur âge, leur condition sociale, leur lieu d’habitation ou leur genre. A chaque séminaire, on réfléchit à partir de méthodes créatives sur notre système de protection sociale. On documente notre démarche par des compte-rendus exhaustifs et le Collectif pour une protection sociale solidaire créé avec d’autres associations s’en nourrit pour ses analyses et ses positionnements politiques.

La semaine dernière, le carrefour de savoir s’est réunit pour la septième fois. Plusieurs membres n’ont pas pu venir pour des raisons heureuses (une mission d’intérim) ou non (un énième rendez-vous administratif pour accéder à ses droits). Animer des groupes avec des personnes qui ont l’expérience quotidienne de la précarité oblige à faire face à ces aléas permanents. J’aimerais pouvoir détailler certaines histoires mais je n’ai pas demandé leur consentement. Celui-ci doit être explicite dans la validation de nos échanges, des photographies et des enregistrements. Je me refuse à utiliser leur vie pour « illustrer » mon travail. L’intrusion dans l’intimité est une meurtrissure fréquente pour celles et ceux qui vivent en marge.

On est accueilli dans un habitat partagéqui nous loue sa salle commune et des chambres. La proximité avec la nature drômoise et la solidarité inhérente à cet habitat nourrit notre réflexion.

Cette fois-ci, on s’est donné un objectif : dessiner une image du « panier de la protection sociale en France en 2019 ». Comment présenter simplement ce qui est financé par la fiscalité ? A Rome, le fiscus était un panier dans lequel on récoltait l’argent des impôts. L’image du panier donne plus envie de partager que celle du « trou de la sécu »2.

Après un temps de reprise de contact, on commence par un travail en trois petits groupe à partir de nos expériences de vie. On utilise des playmobils et des cartons de couleurs préparés à l’avance en distinguant les institutions, les modes de financement et les dispositifs. Un groupe décrit précisément la difficulté à solliciter le chèque énergie. Un autre a pris un panier à salade et fait le lien avec différents dispositifs vers des usagers. Un troisième a décrit toutes les institutions mais n’a pas réussi à placer les impôts et taxes. La méthode n’est pas la bonne mais on retient qu’il faut partir des « domaines de vie » et pas des institutions. Celles-ci sont trop contingentes. Leurs sigles entretiennent la confusion. Qui sait distinguer précisément Pôle Emploi, l’UNEDIC et l’ASSEDIC ?

Le lendemain, on part des inégalités de revenus en s’appuyant sur les statistiques produites par l’INSEE. Avec des kaplas, on a représenté le revenu disponible par décile en distinguant ce qui est mis dans le panier commun et ce qui est perçu directement par chacun. On distingue impôts et cotisations sur les deux colonnes à gauche du bambou revenus de la protection sociale, du travail rémunéré et des revenus du patrimoine à droite du bambou3. Sur les deux photos, on a les colonnes du décile le plus pauvre et du décile le plus riche de la population française.

Cela nous permet de réfléchir avec une image commune sous les yeux. On se pose des questions : pourquoi est-ce que le dixième le plus riche accumule autant ? Qu’est-ce qui permettrait au décile le plus pauvre d’atteindre un seuil de revenu décent ? Où serait-il placé ? comment intégrer la propriété immobilière ? Comment distinguer au sein des déciles les plus hauts et les plus bas ? Comment ne pas se fonder uniquement sur les indicateurs monétarisés ?

On se rend compte aussi qu’une partie du revenu mutualisé par l’impôt ne passe pas « par notre poche » puisqu’il finance des services publics (école, hôpitaux mais aussi prise en charge d’une partie du prix du théâtre, de terrains sportifs…)

Puis chacun et chacune calcule son niveau de vie et là où il est placé dans l’échelle des revenus. On forme quatre groupes qui vont réfléchir en non mixité : le décile 1 (le plus pauvre) ; les déciles 3 et 4 ; les déciles 6 et 7 ; le décile 9. Chaque groupe liste des idées autour de quatre thématiques : l’argent qui passe par notre poche qui nous fait du bien ; l’argent qui ne passe pas par notre poche et qui nous fait du bien ; l’argent qui nous manque pour bien vivre ; d’autres remarques qui ne rentrent pas dans les cases. Le partage des réponses est très riche. On perçoit nettement la différence entre la survie au jour le jour, la recherche constante d’un équilibre avec la peur du lendemain, la vie décente et la vie confortable.

Dans les carrefours de savoirs, les chercheurs ne parlent pas uniquement à partir de leurs recherches, les militants à partir de leurs valeurs et les personnes pauvres à partir de leur expérience de pauvreté. Les savoirs sont métissés. Tantôt on se penche ensemble sur des savoirs statistiques (étymologiquement, des savoirs d’Etat), tantôt sur des savoirs scientifiques et tantôt sur des savoirs issus de nos vies. Les personnes qui traversent une situation de pauvreté ne sont pas limitées à cette expertise. L’intelligence est véritablement collective et partagée.

La fatigue gagne le groupe. On prend un temps pour marcher dans la forêt et trouver un élément non-humain à connecter à notre réflexion. On évoque la dette écologique et la dette humaine sans arriver à approfondir cette dimension de la réflexion.

Le lendemain, les idées de la nuit sont déposées une nouvelle fois. Et la représentation de différents dispositifs converge vers une image commune qui fait le lien entre le « sommet » de l’Etat et des situations concrètes : demander son allocation retraite, aller voir le médecin quand on est malade, solliciter une aide au logement ou le revenu minimum. L’image est encore partielle. Il manque la dimension européenne ou des intermédiaires mais bon an mal an elle nous donne à penser les rapports de force interne à l’Etat, la marginalisation des citoyens traité uniquement comme des usagers, les nœuds d’influence autour d’institutions clés et pourtant méconnues (comme les Agences régionales de santé)…

Des trains sont à prendre et le carrefour de savoir se termine. En bilan, on se demande ce qui nous a nourrit et ce qui nous a laissé sur notre faim. On repart dans nos vies avec la perspective de se revoir à l’automne. Avec quelques images en plus et le désir de poursuivre nos recherches ensemble.

« Vous me direz : il y a tout de même là quelque chose comme un étrange paradoxe à vouloir grouper, coupler dans la même catégorie des « savoirs assujettis », d’une part, ces contenus de la connaissance historique méticuleuse, érudite, exacte, technique, et puis ces savoirs locaux, singuliers, ces savoirs des gens qui sont des savoirs sans sens commun et qui ont été en quelque sorte laissés en jachère, quand ils n’ont pas été effectivement et explicitement tenus en lisière. Eh bien, je crois que c’est dans ce couplage entre les savoirs ensevelis de l’érudition et les savoirs disqualifiés par la hiérarchie des connaissances et des sciences que s’est joué effectivement ce qui a donné à la critique des discours de ces quinze dernières années sa force essentielle. », Cours du 7 janvier 1976 (pages 8 à 10) in « Il faut défendre la société », Michel Foucault, Cours au collège de France, Gallimard – Seuil, 1997

2. Sur le rôle des images, on peut notamment lire George Lakoff et Mark Johnson, Les métaphores dans la vie quotidienne, Editions de Minuit., Paris, 1985.

3. Note méthodologique. Chaque kapla représente 400€. Les chiffres de l’INSEE correspondent au revenu de 2015. Les revenus issus du travail rémunéré et de l’assurance chômage ne sont pas distinguées. La TVA est extrapolée à partir d’une analyse de la Cour des Comptes.

Éphémères III – En territoire poétique

Ce texte a été publié une première fois sur la Villa Réflexive le 21 mai 2019

La semaine dernière, nous avons animé trois sessions de formation dans la Drôme : une pour les « artisans de justice sociale », une pour celles et ceux qui veulent créer des collectifs de chômeurs et une dernière dont le titre ne me plaît pas vraiment : « manager1 de manière juste et démocratique ». Notre préoccupation était la suivante : quelle proposition d’éducation populaire pour des responsables d’organisation ? Elles aussi ont besoin d’espaces pour réfléchir, échanger, dénouer et prendre soin d’elles pour faire face à des enjeux contradictoires.

Lors de cette session, nous avions décidé de prendre trois heures pour réfléchir sur « le pouvoir ». Pouvoir d’agir. Puissance. Autorité. Violence. Comment se donner des repères pour l’action ? Une fois de plus, on avait trop de matière : des lectures multiples (Spinoza, Arendt, Foucault…), des expériences d’actions collectives (rencontres, marches, négociations…) et des expériences intérieures. Avant tout apport, nous avons posé une question à chacun.e des participant.es : « Quand avez-vous eu le sentiment d’avoir eu du pouvoir sur votre vie ? »

Et avant même cette question, nous avons ouvert un territoire poétique où se promener. J’ai conté une histoire « Merlin ou l’homme sauvage ». Rien à voir avec Merlin l’enchanteur. C’est un conte collecté par Dominique Gauthier dans l’île Shippagnan, dans le comité de Gloucester au New-Brunswick en décembre 1952 auprès de Gustave Hébert. Ttranscrit par Gilles Vigneault puis révisé par Clara Marceau et Vivian Labrie, j’ai entendu cette dernière le raconter à mes enfants il y a quelques années. Je l’ai enrichi de quelques détails d’une version collectée au près de Sandy Jones en septembre 1977 par Robert Bouthillier et Vivian Labrie dans un village voisin.

En résumé, Merlin vole des fruits chez un roi propriétaire qui finit par l’enfermer en prison. Il est libéré par Jack, le fils du roi. Merlin lui propose son aide à chaque fois qu’il en aura besoin. Jack n’a qu’à appeler « A moi Merlin ! ». Le roi condamne à mort son fils qui pourtant survit à ses bourreaux. Merlin le retrouve, le déguise en lui mettant une vessie de cochon sur la tête et lui indique le chemin d’un royaume où il y a de l’ouvrage. Une fois embauché pour jardiner des fleurs, Merlin l’aide à accomplir des merveilles. Contre l’avis de son père, une des filles du roi séduit Jack puis l’épouse. Ils sont relégués en marge du château. Se déclenche une guerre. Le roi et ses gendres ne veulent pas de Jack. Incognito, équipé par Merlin, il joue pourtant un rôle décisif dans la victoire. Il finit par être reconnu à cause d’un bout d’épée coincé dans sa jambe. Il refuse la succession du roi et préfère continuer de vivre en marge du royaume.

Dans ce conte, le pouvoir se présente sous toutes ses formes : la violence, la coopération, l’initiative personnelle, la duperie, l’autorité, la force… Nous ne l’avons pas « analysé ». Nous l’avons laissé habiter nos échanges, tisser des liens avec nos histoires de vie, avec les concepts forgés par d’autres :

→ Quelles similitudes entre l’action de Jack et la définition du pouvoir (power) d’Hannah Arendt « Le pouvoir ne correspond pas seulement à l’aptitude de l’être humain à agir mais à agir de façon concertée. Le pouvoir n’est jamais une propriété individuelle2 ? »

→En quoi les besoins de nourriture de Merlin, le désir de liberté de Jack, le refus d’une fille d’obéir à son père sont-ils des métaphores de notre propre pouvoir d’agir ?

→ Comment identifier dans le conte et dans la vie des « états de domination » que Michel Foucault définit « lorsqu’un individu ou un groupe social arrivent à bloquer un champ de relations de pouvoir, à les rendre immobiles et fixes et à empêcher toute réversibilité du mouvement – par des instruments qui peuvent être aussi bien économiques que politiques ou militaires3 » ?

L’histoire de Merlin était présente à nos côtés lors de cette matinée. En résonances plutôt qu’en raisonnements. Une manière de cheminer en territoire poétique. Là où, « artisan d’histoires plutôt qu’artisans de vers », on « suscite l’émotion tragique et le sentiment d’humanité4 ».

1. Je n’aime pas ce mot de « management ». La notion et la pratique naissent au début du vingtième siècle en parallèle de la croissance des entreprises capitalistes. Elles cherchent à augmenter la productivité en modifiant l’organisation du travail et l’encadrement des travailleurs. L’histoire est connue. Des connaissances scientifiques sont mobilisées massivement. Une catégorie de population située entre les patrons et les ouvriers se constitue progressivement. Les personnes sont considérées uniquement comme des « ressources humaines »…

2. « Power corresponds to the human ability not just to act but to act in concert. Power is never the property of an individual » Hannah Arendt, « On violence » in Crises of the Republic, 1972

3.«L’éthique du souci de soi comme pratique de la liberté» (entretien avec H. Becker, R. Fornet-Betancourt, A. Gomez-Müller, 20 janvier 1984), Concordia. Revista internacional de filosofia, no 6, juillet-décembre 1984, pp. 99-116, Dits Ecrits tome IV texte n°356http://1libertaire.free.fr/MFoucault212.html

4. Les deux citations sont issues de la Aristote, Poétique, trad. fr. J Hardy, Paris, Gallimard, 2005. La première est légèrement modifiée 1451b et 1456a.

Éphémères II – Tisser la confiance

Ce texte a déjà été publié une première fois par la Villa Réflexive le 11 mai 2019

Mon profil de poste a un titre : « artisan de justice sociale ». Et au cœur de cet artisanat se loge l’animation de groupes les plus divers : personnes en situation de pauvreté et chercheurs universitaires dans un carrefour de savoirs. Jeunes adultes vivant en banlieue, en milieu rural, en foyer, chez leurs parents ou dans la rue avec des histoires de vie, des niveaux de revenus et des ambitions sans commune mesure. Ministre et habitants de quartiers populaires. Mais aussi des élus locaux. Des cadres et des ouvriers dans une petite entreprise. Des locataires et des gestionnaires d’habitat social….

Comment animer des groupes où l’écoute est privilégiée à l’invective ? Comment animer avec douceur sans mièvrerie1 ? Comment se dégager des impératifs pédagogiques ? De la pureté militante ? De l’urgence des situations sociales et climatiques auxquels nous sommes confrontés ? Comment tisser la confiance et « murer la peur2 » ?

On n’a pas de recette magique mais quelques lignes de recherche. On a dans nos poches crevées quelques « outils à la noix » collectés au fil de notre expérience. Comme le fait d’énoncer des principes relationnels en début de rencontre. La plupart du temps, on propose un « principe d’égalité politique » dans la prise de parole avec une attention aux inégalités de situation ou un « principe de coresponsabilité » sur l’atteinte des objectifs de la réunion. Encore faut-il se les appliquer : accepter une idée nouvelle au moment où elle survient. Donner alternativement la parole aux filles et aux garçons. S’arrêter quand on voit qu’une personne fait la moue et oser lui demander ce qui se passe.

On s’attache aussi à se donner du temps « pour rien ». Pour que chacun apprenne à connaître l’autre en dehors de ce qui réunit le groupe. Plus on se connaît, moins on projette ses valeurs, ses émotions, son expérience sur l’autre. Et alors, on peut dénouer les conflits, on diminue les procès d’intention et on peut dépasser les désaccords. On le fait en tout petits sous-groupes, par deux ou par trois, dès le premier quart d’heure de la réunion sans se précipiter dans l’objectif de la réunion à partir d’une consigne ciselée – ni intrusive, ni inutile. Cela permet aux personnes de s’exprimer et pas uniquement aux « acteurs sociaux ». On n’est pas que « directeur », que « allocataire du RSA », que « élue locale », que « syndicaliste »… La confiance se tisse entre des personnes avec leurs corps, leurs désirs, leurs émotions et leurs regards. Pas entre « acteurs sociaux » interchangeables.

On peut aussi créer des rôles, utiliser des outils de projection du travail collectif (visualisation au sol d’objets, paper-board avec les verbatim…), formuler des consignes de production ou de restitution inventives…. On attache une importance particulière à la disposition de l’espace, à la répartition du temps, à l’amont (« avant le bonjour collectif ») et à l’aval (après la levée de la séance)3.

Mais tous ces « trucs » n’ont d’intérêts que si la personne qui anime, préside ou forme sort de la peur. Ou du moins, la conjure suffisamment à distance pour créer de l’espace. J’ai souvent constaté que des outils « participatifs » étaient dévoyés par la raideur, la précipitation et l’orthodoxie de la personne qui animait. Le sentiment d’appartenance à un groupe suppose d’avoir un espace à soi, pour son corps et sa voix. Si tout l’espace, toute ce qui se passe est déjà calé, à quoi bon ? Si absent ou présent, la réunion se passe de la même manière, à quoi bon ? Il en est de même dans notre appartenance à la communauté politique.

Il nous arrive presque toujours de changer le déroulement en cours de séance. Deux jours après les attentats du 7 janvier, nous étions en formation à la Duchère. Personne n’avait envie de parler du quartier et nous sommes tous sortis à quarante, deux par deux, discuter des attentats avec les habitants. Notre ordre du jour est « indicatif », toujours susceptible de changer. Après accord du groupe et sur la base de « ce qui se passe ». Un décès. Une opportunité soudaine. Un problème qui survient. Cette femme qui se faisait agresser dans un parc par un chien dangereux. Cet homme qui vit en caravane dans un camping sans revenu et avec des problèmes de santé.

La disponibilité à ce qui émerge vient quand on met à distance sa propre peur : celle d’échouer, de ne pas atteindre les objectifs, de ne pas réussir à aller au bout de l’ordre du jour, de la formation, d’être jugé par ses collègues ou par ses commanditaires mais surtout par soi-même. Pénalisé par sa propre honte… Ce lâcher-prise a été pour moi le plus apprenant. Sans cela, on blinde, on remplit d’un trop plein. On a besoin de cet espace vide et sécurisé pour se faire confiance et aborder des problèmes difficiles en restant ensemble.

Comment lâcher prise ? En prenant soin de sa propre fragilité. Mais ce sera peut être le sujet d’un autre billet.

1 On peut lire avec bonheur Anne Dufourmantelle, Puissance de la douceur, Paris, Éd. Payot & Rivages, 2013.

2 Mia Couto, Murer la peur = Murar o medo, trad. fr. Elisabeth Monteiro Rodrigues, Paris, Chandeigne, 2016.

3 Ce livre est particulièrement intéressant dans son attention aux pratiques collectives. David Vercauteren, Thierry Müller et Olivier Crabbé, Micropolitiques des groupes : Pour une écologie des pratiques collectives, Paris, HB Edition, 2007.