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Les emplois imaginaires et le désert

Le frigo vide, des milliers d’étudiants ou de jeunes autoentrepreneurs font la queue pour obtenir une boîte de conserves, quelques légumes fatigués et des pâtes premier prix. Un tiers des sans-abris sont d’anciens enfants protégés par l’Aide Sociale livrés à la morsure de la rue faute de soutien public. La jeunesse de quartiers populaires ou de villages se retrouve confiné sans perspective d’emplois ni de départ du domicile familial. On pourrait multiplier les exemples d’une précarité galopante. La cause est-elle nouvelle ? Non. Depuis vingt ans, des associations crient dans le désert sur le sort de la jeunesse. La crise du Covid a massifié le problème. Le trou percé dans le filet de la protection sociale est devenu un gouffre qui engloutit et dévore les jeunesses populaires.

Les gouvernements se succèdent et refusent d’étendre un revenu minimum aux jeunes de 18 à 25 ans, un plancher pour se tenir debout et manger à sa faim. Depuis quelques mois, le Gouvernement de Jean Castex cache la misère avec une opération de communication. Il faut aller visiter les yeux écarquillés par le vide du site Internet « un jeune une solution » affichant des offres de Pôle Emploi ou la description bureaucratique des dispositifs existants.

Les hommes du président se taisent ou couvrent cette injustice. Dans une tribune récente, Martin Hirsch reconnaît la nécessité d’un revenu mais refuse l’extension du RSA. Il propose « une garantie jeunes universelle » dont rien ne garantie l’universalité. Trois raisons sont avancées : « plus on a de diplômes, plus on a de chances de pouvoir assurer son emploi » ; « le statut [des jeunes] change vite » ; « [les jeunes sont] plus mobile géographiquement et professionnellement ».

La première affirmation est vraie. Mais quel est le lien entre la forme d’un revenu minimum et des inégalités générées par le système éducatif, l’origine sociale ou les dysfonctionnement du marché du travail ? Aucun.

Poursuivons : en quoi le RSA serait-il moins adapté aux changements de statuts de ses allocataires que la Garantie Jeunes ? Quelle vue de l’esprit pousse à croire que les concernés seraient plus mobiles alors qu’ils cumulent les précarités ? Un jeune sans revenu ne déménage pas de l’autre côté de la France pour un contrat à durée déterminée de trois mois ou une mission d’intérim. Des jeunes au chômage ne trouvent pas de bailleur prêt à vous louer une chambre sans de solides garants. Dans quel monde vit Monsieur Hirsch ? Comment peut-il affirmer sans vergogne quand les universités sont à l’arrêt et que la jeunesse souffre confinée chez elle à 18 heures que l’on pourrait créer des « prêts contingents » pour « faire une grande école » ?

Ces arguments masquent mal une défense de la rhétorique néolibérale qui a présidé à la création du RSA : il faut à tout prix « activer les jeunes », conserver des incitations à rejoindre le marché du travail, promettre l’accès à des emplois imaginaires et des formations inexistantes, proposer un mirage aux jeunes qui traversent le désert.

Certaines positions sociales aveuglent. Par trois fois, Monsieur Hirsch indique que ses propositions se font « dans l’intérêt du jeune ». Cette expertise omnisciente sur un « jeune théorique » est une chimère. Écoutons les jeunes eux-mêmes quand ils s’expriment, débattent et définissent leur intérêt comme lors des « Parlements libres de jeunes » organisés par des associations d’éducation populaire. Les histoires de vie diffèrent grandement de la mobilité fantasmée par Martin Hirsch. Des jeunes mis à la porte par leurs parents. Des jeunes ayant besoin de soin face à la maladie mentale. Des jeunes sans ressources incapable de poursuivre leurs études. Des jeunes discriminés pour leur couleur de peau, leur accent, leur quartier d’habitat délaissés de tous. Ces jeunes ont besoin d’être protégés immédiatement pour que leur flamme intérieure ne s’éteigne pas dans le gouffre qui les aspire.

La transformation du RSA en un véritable Revenu Garanti sans contreparties et d’un accompagnement de qualité sera nécessaire. Mais en attendant que prime l’urgence ! Étendre la « garantie jeunes », un dispositif ciblé porté par les missions locales prendrait des mois de négociation, d’embauches, d’obstacles administratifs et informatiques. La logistique compte quand la maison brûle ! On en a déjà payé le prix. Une solution simple dans son principe et dans sa mise en œuvre existe : ouvrir le RSA dès 18 ans pour tous les jeunes n’habitant plus chez leurs parents. Au Gouvernement de proposer son adoption pour que la solidarité de la nation amortisse les souffrances des jeunesses populaires.

#14 Jaune Syrie

J’ai suivi la tragédie syrienne assis sur un canapé. Mon sentiment d’impuissance s’est ravivé à la lecture de l’Histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne1 publié par Justine Augier en 2017.

Cette histoire n’est pas derrière nous. La guerre n’est pas terminée, les bourreaux au travail, les cris toujours présents dans la prison de Saidnaya. Daech reprend des forces. Les corps disparus n’ont pas été retrouvés et les réfugiés ne sont pas revenus.

Je suis la tragédie de mon canapé jaune et élimé où je suis fatigué par les atrocités, dégoûté par notre abandon. Tant d’autres adjectifs me viennent à l’esprit pour exprimer une lâcheté qui est un simple éloignement du drame. Je ne suis ni journaliste, ni diplomate, ni militant. Avec l’envie souveraine et lâche de détourner les yeux et d’oublier cette horreur en admirant l’olivier et les merles du jardin. Je vis au bord de cette guerre comme des autres. A Douma, à Misrata, à Goma, à Sanaa. Avec la tristesse inconsolée générée par l’impuissance.

Razan Zaitouneh et ses compagnons – Wael Hamada, Samira al-Khalil et Nazem al-Hamadi – sont disparus depuis 2013. Ni morts ni vivants. Les proches sont sans nouvelles malgré les indices de l’enlèvement et les soupçons portant sur un groupe djihadiste. Ils sont réduits à éprouver les pleurs et les plaintes2 comme Télémaque dans l’Odyssée avec l’espoir d’un retour improbable.

L’histoire de Razan Zaitouneh est stupéfiante. Dans ses combats comme avocate auprès de tous les publics, y compris les plus fondamentalistes qu’elle soutient au tribunal pour défendre une certaine idée de la justice. Puis dans son engagement corps et âme pendant la révolution.

Au plus fort de la guerre civile, ses articles se teintaient déjà de la couleur du désespoir : « Nos appels sont devenus inutiles, comme si un mur épais se dressait pour empêcher ces appels au secours de parvenir à l’Occident civilisé ». Nous vivons au pied de ce « mur épais » que nous continuons d’ériger toujours plus haut afin que notre regard se détourne, que notre corps s’affaisse un peu plus dans le canapé jaune.

Sans doute faut-il prendre en compte les risques d’une intervention qui nous aurait entraîné dans une guerre sur un territoire inflammable aux portes de l’Iran, de la Turquie et d’Israël. Mais si les Russes ont réussi à faire basculer la guerre avec 5000 hommes et 70 aéronefs3, comment ne pas se poser des questions face à nos propres renoncements ? Pourquoi laisser le régime syrien décimer son peuple pour sauver un Etat corrompu et monstrueux qui torture et viole hommes, femmes et enfants ? La faiblesse de notre réaction et de notre détermination face au Guernica4 de ce début de siècle devrait tous nous interroger sur la valeur de nos dirigeants. Le mur est effectivement épais et tâché de sang.

Justine Augier s’interpelle et me questionne : « Depuis des années, je travaille seule et refuse systématiquement d’avoir à m’expliquer. Surtout ne m’expliquer de rien, n’être responsable de rien, et pourtant je n’ai cessé de tourner autour de cette question de l’engagement, de penser qu’il nous fallait revenir à la responsabilité pour nous sortir de l’instantanéité et de l’oubli, qui nourrissent la sidération et la peur »

Comment continuer de se sentir malgré tout responsable du monde qui ploie, des horreurs et de la disparition ? J’admire la manière dont Justine s’est « emparée d’un souvenir surgit à l’instant du danger5 », décrire cette femme puissante sans gommer ses aspérités. Une manière de sauver les morts et leur combat de la chape d’oubli et des gravats du temps.

Je ne suis pas né syrien. Mais le combat pour la vérité et la justice mené par Razan dans son contexte existe ici aussi. Est-ce que l’on accepte débattre ou est-ce que l’on cherche à dissoudre la différence ? Est-ce que l’on préserve notre capacité à reconnaître l’autre comme un égal malgré nos désaccords et la violence qui nous meurtrit ? Est-ce que l’on se réfugie dans des illusions confortables ? Jusqu’où va-t-on pour défendre la démocratie ?

Est-ce que l’on s’arrange avec la vérité pour protéger des peurs nos proches, notre famille, nos amis ? Justine Augier raconte parfois ces demi-compromissions comme lorsqu’elle affirme être allée en Syrie devant une diplomate alors qu’il n’en n’était rien. Je reconnais ce moment, il est mien. Je le pratique et le regrette terriblement. Avec l’impression d’être sur la pente glissante qui mène aux fake news sordides et paranoïaques. Raconter des histoires mais ne pas se raconter des histoires. Savoir distinguer des régimes de vérité sans les confondre. Surtout, connaître sa frontière intérieure. Rester lucide pour éviter la toute-puissance des combats illusoires et se maintenir debout et résolu à regarder les faits.

On vit dans un monde trouble6. A nous de refuser comme Justine de « faire la somme des expériences de candeur trompée, à en concevoir de l’amertume, à se laisser gagner par la méfiance et l’incrédulité qui emmurent l’idéalisme et le sérieux, les vouent au sarcasme et à l’ironie ». Regarder le mal en face et sans naïveté. Et se sentir responsable des mots, de la langue pour la maintenir du côté du vrai, de l’attesté, du documenté face au réel.

C’était le combat de Razan Zaïtouneh en créant le Centre de documentation des violations en Syrie. Après l’échec d’une révolution non-violente où l’on déversait des balles de ping-pong sur lesquelles étaient écrits le mot de « liberté » dans les ruelles de Damas, après la danse, les chants et les slogans, après les cigarettes et les nuits d’espoir, face aux corps émasculés, brûlés, martyrisés par la torture7, face aux snipers, à la faim, aux immeubles sans façades, au moins – au moins – ne pas lâcher la vérité, allumer une bougie et veiller pour attendre l’aube quand commence la grande nuit des mots8. Collecter, documenter, témoigner avec rigueur et minutie. Abattre les mensonges comme d’autres ont abattu les statues de marbre qui les incarnaient. Pour que l’histoire s’écrive et qu’un jour la justice passe. Justine Augier et Razan Zaïtouneh sont, dans cette quête, comme deux sœurs inspirantes.

1 Justine Augier, De l’ardeur: histoire de Razan Zaitouneh, avocate syrienne, Actes Sud, 2017 (Babel)

2 Homère, L’Odyssée, Paris, La Découverte, 2004, Traduction de Philippe Jacottet

3 Michel Goya, Tempête rouge-Enseignements opérationnels de deux ans d’engagement russe en Syrie, 12 septembre 2017

4 Abou Djaffar, Looking out the door / I see the rain fall upon the funeral mourners, 21 février 2020

5 Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », dans Oeuvres III, Paris, Gallimard, 2000, pp. 427‑443.

6 Que certains cherchent à troubler plus encore en agitant la vase. Que l’on pense aux organes de propagande de toute sorte, aux chroniqueurs d’extrême-droite qui se présentent en cravate comme consultants et experts, aux attaques sournoises visant à amplifier les tensions sociales par un meurtre à la mise en scène macabre.

7 Le bourreau syrien surnommé Père-la-Mort me fait penser à « la Mort d’État » dans le conte « Le sabre de lumière et de vertu de sagesse » que l’on raconte parfois à AequitaZ

8 Louis Aragon, Le roman inachevé, Paris, Gallimard, 1956 (Collection poésie 7)

#13 Sur le sentiment océanique

Hier, mon cœur grondait. Je me cognais au réel, aux enfants qui lambinaient, à un désir flou, insaisissable sans savoir où me placer. J’attendais des messages qui ne venaient pas. Je tournais en rond, me mettant à une tâche et la quittant dans l’instant. Rien n’y faisait. « Quand mon âme est un bruineux et dégoulinant novembre » a professé Herman Melville.

La veille, on se promenait avec un ami le long des flots du Furon. La forêt était pailletée d’ocres et de carmins devisant sur le monde et sur nos vies. La mélodie ininterrompue de la rivière portait nos échanges. Et pourtant, malgré la douceur du moment, j’ai rêvé un instant de respirer l’air du grand large, de la Bretagne, des îles.

Je pense à ceux qui sont privés de la mer à cause du reconfinement. Comment se couper du « sentiment océanique1 » ? L’expression est de Romain Rolland, écrivain oublié qui fut pourtant prix Nobel de littérature et ami de Gandhi. Dans une lettre à Sigmund Freud le 5 décembre 1927, il désigne la sensation de ne faire qu’un avec l’univers, un « libre jaillissement vital2 ».

L’écrivain imagine que le sentiment océanique fonde le sentiment religieux « capté, canalisé et desséché par les Eglises ». Freud3 considère cette sensation comme « aussi étrangère que la musique » et l’interprète comme une détresse infantile et un désir du père. Romain Rolland lui répond avec finesse « je crois plutôt que vous vous en méfiez pour l’intégrité de la raison critique dont vous maniez l’instrument ».

Je retrouve dans ce dialogue une controverse intérieure entre le désir d’abandon et l’envie de maîtrise intellectuelle, entre la traque des épiphanies et un cœur en hiver. Quand la tension s’apaise émerge une joie simple et intense, consciente d’elle-même et de ce qui se passe. Les roches sculptées par le temps. Des paroles évaporées. La sensation de l’eau glacée quand on cherche à traverser le torrent. L’odeur de l’humus. Une amitié naissante.

1Feuillet inspiré par la lecture de Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer: guérir du ressentiment, Gallimard, coll.« NRF », 2020, 324p et par les méditations de Romain Gary face à l’océan dans La promesse de l’aube. Gallimard, 1973, 456p : « Parfois, je lève la tête et regarde mon frère l’Océan avec amitié : il feint l’infini, mais je sais que lui aussi se heurte partout à ses limites, et voilà pourquoi, sans doute, tout ce tumulte, tout ce fracas. »

2Romain Rolland écrit « Votre analyse des religions est juste mais j’aurais aimé vous voir faire l’analyse du sentiment religieux spontané, ou plus exactement de la « sensation » religieuse qui est toute différente des religions proprement dites […] le fait simple et direct de la « sensation de l’Eternel »( qui peut très bien n’ être pas éternel mais simplement sans bornes perceptibles et comme océanique). […] Je suis moi-même familier avec cette sensation. Tout au long de ma vie, elle ne m’a jamais manqué. »

3 Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation, 1929. L’ouvrage est d’ailleurs dédié à Romain Rolland

#12 Écrire sans scrupules

On me demande si j’ai avancé dans mes feuillets, si j’écris, quand je publie. Je ne sais pas quoi répondre. Faut-il expliquer ma dispersion ? Ou ma trop grande exigence. Je suis à tâtons. Je navigue à vue entre les scrupules. Sans eux, j’offre une bouillie de mots, d’idées, de citations et d’images. Faut-il gaver nos attentions fatiguées ? Avec eux, j’interromps et laisse en friche.

A de multiples reprises, je laisse inachevé un feuillet sur le mépris pour les moutons et sur la métaphore du berger en politique. Ce genre de métaphore modèlent notre imaginaire et nos attentes politiques. Mais rien ne résonne dans ma vie propre. Est-ce que je devrais ouvrir une section dans le bloc avec des textes empreints de philosophie politique ? Ou d’autres poétiques ? Les feuillets se trouvant sur le pont, entre les deux.

Les jours passent. Je me détourne. Je plonge dans un recueil de Constantin Cavafis. Je retrouve certains poèmes qui m’accompagnent depuis plusieurs années. Une amie m’a offert les Thermopyles. Oser se battre à un contre cent, malgré la trahison, malgré la mort. Se battre et tenir un défilé étroit, sans espoir de gagner, avec la certitude de mourir pour que d’autres puissent vaincre et vivre. L’actualité ne manque pas pour illustrer ceux qui tiennent face à la tyrannie du nombre. « Sans haine » mais sans non plus sacrifier la vérité, les devoirs et l’attention mutuelle à la cause. En attendant les barbares1 est le plus célèbre et j’aime me rappeler les deux derniers vers, devenus proverbe en Grèce, face à ceux qui éructent, vilipendent et ricanent, ceux qui prétendent vivre dans une France assiégée. Je ne connais pas de meilleure réponse au mythe de l’invasion migratoire. Son ironie ne me lasse pas. Et au final, il ouvre à d’autres possibles que la peur. J’ai découvert Ithaque par l’Odyssée. Faire face à ses monstres intérieurs – Lestrygons, Cyclopes et la colère de Poséidon – et ne pas les laisser envahir « une pensée élevée et une émotion de qualité » dans le voyage qui mène vers Ithaque. Moi qui ait si souvent sacrifié à la destination.

En relisant Cavafis, je découvre une dizaine d’autres poèmes qui me parlent et m’emportent. J’imagine écrire en leur bonne compagnie. Mais j’aimerais éviter la glose inutile et le commentaire gras. J’ai peur de me planter et de me lasser. Bientôt ces possibilités littéraires s’éteignent et de cet amour poétique puissant ne reste que ces quelques lignes.

Un matin, j’apprends l’arrestation de l’un des principaux financiers du génocide des Tutsi au Rwanda vivait en France sous une fausse identité à Asnière-sur-Seine. Je suis emporté par l’indignation. Comment est-ce possible ? Y a-t-il eu des complicités ? Comment expliquer qu’Agathe Habyarimana membre du premier cercle génocidaire vive encore en France ? Je commence quelques lignes dans mon carnet en pensant à mon amie Jeanne Allaire qui a traversée cette tragédie sans perdre son sourire ni son sens de la justice.

Je pense à notre République – un mot intimidant, trop grand pour moi – à notre responsabilité commune, à l’affaire Dreyfus et à Charles Péguy

« Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique. Et qui s’en vantent2  ».

« Sacrifice ». Encore ce mot. Pourquoi revient-il dans ce feuillet ? –

Il y a quelques années, quand j’ai lu ce texte magnifique et contestable de Péguy, j’ai pris des pages de notes. Comment couper ? Citer ? Relier. Puis-je comparer les deux événements : l’attitude de l’État envers Dreyfus et un siècle plus tard face au génocide contre les Tutsi ? Des événements tissés d’idéologie et d’illusions, d’alliances militaires et d’amitiés politiques honteuses, de conceptions de l’honneur, de la justice et de la vérité qui s’opposent. On ne peut pas vraiment comparer l’antisémitisme sous la Troisième République et le négationnisme du génocide des Tutsis. Je m’arrête d’écrire à nouveau. Je n’ai pas envie de faire le malin, pas envie de me tromper, de forcer le trait alors qu’il existe tant de personnes qualifiées pour le faire3. Je mets l’intention de côté. Ce temporaire risque de durer.

Bientôt, je suis rattrapé par le trop-plein de la vie – les enfants, le boulot, le jardin, les amis retrouvés. Je pars quelques jours dans la Drôme pour la première fois depuis la fin du confinement. Submergé par les couleurs et les odeurs, gorgé par la magnificence de la lumière dans les blés, par la joie de faire vivre une aventure à mes neveux, des étincelles dans les yeux, en traversant une rivière au courant un peu trop rapide . Un soir, au milieu des nuages, les hautes falaises du Glandasse forment, l’espace d’un instant, un château dans le ciel. Une salamandre se cache au petit matin et une luciole se montre la nuit. Une vie de splendeurs simples que j’hésite à écrire, à décrire, à dénaturer.

Autant de pistes abandonnées. Tourmenté par l’indécence ou par le verbiage. Je n’ai rien publié.

Dois-je apprendre à écrire sans scrupules ? C’est le nom donné au petit caillou pointu qui se place entre la sandale et le pied quand on se promène. M’arrêter, l’enlever et écrire avec parcimonie. Ou forcer le pas en espérant qu’il dégage par lui-même, laisser des textes en friches, des notes éparses, des citations sans écho. Comment tenir ce fil ténu où le politique et le poétique entrent en résonance entre eux et dans ma vie ?

1. On peut entendre ce poème de 1904 lu en grec par Christophe Tsagkas Περιμένοντας τους βαρβάρους. Il a inspiré de multiples poèmes à travers le monde notamment D’autres barbares viendront (1986)de Mahmoud Darwich in La terre nous est étroite, p.220

2. Charles Péguy, Notre jeunesse, 1910 (1993), Paris, Gallimard, p.102. Deux ans plus tôt, Péguy évoquait lui aussi les barbares. Mais ceux-ci étaient à l’intérieur même de notre société. « À ce jeu en ce temps-ci une humanité est venue, un monde de barbares, de brutes et de mufles (…) ; un règne de barbares, de brutes et de mufles ; une matière esclave, sans personnalité, sans dignité, sans ligne ; un monde non seulement qui fait des blagues, mais qui ne fait que des blagues, et qui fait toutes les blagues, qui fait blague de tout. Et qui enfin ne se demande pas encore anxieusement si c’est grave, mais qui, inquiet, vide, se demande déjà si c’est bien amusant », Deuxième élégie XXX, septembre 1908.

3. Dans une première version, j’avais écrit « génocide rwandais » et Jeanne m’a fait remarqué que c’était l’expression des négationnistes pour désigner le génocide des Tutsi. On peut lire aussi des critiques comme celles de Claudine Vidal contre ceux s’imaginent pionniers alors qu’ils détournent les yeux « des savoirs existants patiemment et modestement construits » « Les voyages de Stéphane Audoin-Rouzeau au Rwanda. À propos de : Stéphane Audoin-Rouzeau, Une initiation. Rwanda (1994-2016), Paris, Seuil, 2017. », Lectures, janvier 2018

#11 Liminarités animales

Croire aux fauves1 commence par une rencontre. Lors d’une expédition sur les pentes du volcan Klioutchevskoï en Sibérie, Nastassja Martin rencontre un ours qui, surpris, l’agresse grièvement. Elle lui plante son piolet dans le corps et il s’enfuit en la laissant à demi-morte. Elle est retrouvée, hospitalisée, rapatriée. Une rencontre qui fait mal mais une rencontre tout de même. Un moment de vérité où deux êtres se sont regardés dans les yeux et se sont blessés mutuellement.

Ces faits ne sont pas vraiment le sujet du livre. Celui-ci évoque plutôt son chemin de douleur et de sens. Les soins, sa mère, l’hôpital, l’écriture, les amis, ses recherches en anthropologie. Chez les Évènes du Kamtchatka, elle était déjà considérée comme une mathukha (ourse humaine). Après cette rencontre elle va devenir miedka (moitié-moitié femme et ourse). Une expérience liminaire.

La liminarité2 désigne l’expérience des marges quand on a quitté une zone de confort et de stabilité et que l’on n’a pas encore atteint la nouvelle. Vivian Labrie m’avait fait découvrir la notion alors qu’elle travaillait sur les « contes de traverse et de misère », des histoires qui portent sur ces traversées entre mondes. Souvent, le héros part d’un château ou de son foyer et prend la route où les épreuves s’accumulent avant d’arriver dans un nouveau lieu de sécurité.

Nastassja Martin écrit « après l’ours », après la catastrophe, après un « événement qui déborde ». J’ai l’impression que nous vivons désormais dans cet espace intermédiaire et indistinct. Comme dans les contes, la distinction entre animaux et humains est devenue poreuse. Les personnages peuvent être l’un, l’autre ou même les deux à la fois. Des animaux parlent. Des hommes sont changés en pierre ou se métamorphosent.

La santé des humains et celle des non-humains est reliée intimement. Toutes les crises sanitaires infectieuses ont été transmises par d’autres espèces .

– J’ai failli écrire « toutes les crises sanitaires infectieuses sont d’origine animale » ce qui nous aurait une fois de plus distingué de leur condition. Difficulté d’une écriture égalitaire –

Ces crises sont liées à la destruction de leur habitat traditionnel, par un contact entre humains et espèces rares sur des marchés parallèles (Sras-1, Sras-2…) ou dans les usines d’élevage industriel (grippes aviaires, pestes porcines)3 . Prendre soin de notre santé suppose de prendre soin de notre monde4 , de considérer sa valeur intrinsèque, de ne plus le voir comme un « environnement ».

C’est inimaginable pour moi mais malgré son expérience Nastajja Martin ne voit pas l’ours comme un prédateur. Il n’était pas un danger rencontré par hasard mais un autre être à la vie propre dont elle a croisé le chemin.

Et nous ? Après la crise du Covid-19, comment regarde-t-on les chauve-souris ? Comme des êtres singuliers ou comme des dangers potentiels ? Entre domination et subordination, il y a de la place pour la rencontre et la coopération comme le vivent les Mangyans alangans de l’île Mindoro aux Philippines. N’est-ce pas d’ailleurs ce qu’on tente aussi de faire en installant des nichoirs à chauve-souris dans les villes pour lutter contre les moustique-tigres?

Nous, humains, sommes des animaux sans mémoire qui croyons nous détacher du vivant. Sans y parvenir. Comme un poisson qui aimerait vivre hors de l’eau et qui s’asphyxie sur la plage. Notre animalité n’est pas un « reste de l’évolution ». Une part sauvage qui revient nous hanter. Nous sommes des corps. Nous héritons l’œil d’un ancêtre du cambrien (il y a plusieurs centaines de millions d’années). Nous avons en commun le pouce opposable avec des primates et des marsupiaux comme l’opossum. Les poumons, les dents, le cerveau, l’estomac, le système sanguin, les neurones sont partagés avec d’autres espèces. Nous n’avons rien de supérieur.

Trop souvent, on place l’animal en bas et les humains en haut. L’un en retard et l’autre en avance. Il faudrait s’élever, progresser, évoluer au-dessus, après, au-delà. Pourtant, nous ne sommes qu’une des manières d’être au monde, intelligents et vivants. Les abeilles savent danser des cartes ! Comment font-elles ? On peut à la limite le modéliser mais pas le vivre. Les cachalots ont une organisation matriarcale complexe5 . Qui veut encore défendre le patriarcat humain ?

« C’est pareil pour tout le monde. On essaie d’avoir du style mais on trébuche on s’enfonce, on clopine, on tombe, on se relève. Ivan dit qu’il n’y a que les humains pour croire qu’ils font tout bien. Que les humains pour s’accorder une telle importance à l’image que les autres ont d’eux. Vivre en forêt c’est un peu ça : être un vivant parmi tant d’autres, osciller avec eux. » écrit Nastassja Martin (p.142). Si nous ne sommes même pas capables de considérer les ours comme des alter egos6 , quand considérera-t-on les oiseaux, les insectes, les forêts et habiter ensemble dans cette zone liminaire et fragile qu’est la Terre ?

Les humains ont mis en place des systèmes politiques complexes. Mais accordent une personnalité morale et juridique aux entreprises sans l’accorder aux autres espèces. En Argentine, une juge a déjà déclaré que Cecilia, une femelle chimpanzé, était « un sujet de droits non-humain  ». Des droits devraient permettre d’interdire l’élevage industriel ou la torture sur les animaux mais ils devraient aussi être une manière de fonder une citoyenneté non-humaine qui leur permettrait d’être représenté politiquement. Mais plus fondamentalement, il en va de notre propre sensibilité, de notre manière d’être vivant, de notre « décence commune ». Chacun de nos gestes a des conséquences sur le monde que nous avons en commun. Notre sentiment de supériorité actuel est un aveuglement mortifère. Éprouvons-le.

1. Nastassja Martin, Croire aux fauves, 2019, Verticales, 151p. On peut aussi l’écouter sur France Culture J’ai lu ce livre grâce aux conseils d’une amie Caroline Muller malgré mes réticences face à ce que je considérais comme une tragédie.

2. Le mot est utilisé par Arnold Van Gennep, Les rites de passage : étude systématique des rites: de la porte et du seuil, de l’hospitalité, de l’adoption, de la grossesse et de l’accouchement, de la naissance, de l’enfance, de la puberté, de l’initiation, de l’ordination, du couronnement, des fiançailles et du mariage, des funérailles, des saisons, etc, Paris, Picard, 1909 (ed. 2016)

3. Didier Sicard, « La transmission infectieuse d’animal à humain », Esprit, avril 2020

4. Le principe de rapprocher médecine humaine et vétérinaire avance. On parle de « One health » notamment au niveau des agences onusiennes de l’agriculture (FAO), de la santé (OMS) et de l’environnement (OIE). Mais cette démarche est d’abord motivée par la préservation de la sécurité des humains des pays riches et par une approche biologique aveugle aux facteurs politiques et économiques. L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ne fait pas partie du projet et dicte ses arrêts par ailleurs. La domination invisible du marché ne comprend les vivants que comme des marchandises, une ressource à exploiter. On peut lire Delphine Destoumieux-Garzón et al., « The One Health Concept: 10 Years Old and a Long Road Ahead », Frontiers in Veterinary Science, vol. 5, février 2018, p. 14 et Frédéric Vagneron, « A la poursuite de One Health », Transhumances, 29 août 2018

5. François Sarano, Le retour de Moby Dick, ou, Ce que les cachalots nous enseignent sur les océans et les hommes, Actes Sud, 2017, 229p

6. L’article de Wikipedia sur les ours dans la culture est particulièrement précis et documenté. C’est aussi le symbole d’AequitaZ

#10 De mon impuissance

A la lumière du petit matin, un rougequeue jouait avec une mésange, voletant d’une branche au banc bleu, du banc au fil à linge invisible. Rien ne les empêchait. Le printemps était un jeu. Le parfum de la rosée un baume agréable. Les rayons d’un soleil naissant rasait le feuillage – décor magique et pur.

Quelques heures plus tard, la lumière blanche écrase même les oiseaux. Ils se cachent dans la haie. On entend parfois un chant sporadique. Puis le bruit des camions fonçant sur l’avenue. Assigné au foyer, je me sens comme sous ce soleil de midi.

La puissance d’agir ne dépend pas du confinement. Nombre de mes amis et voisins agissent, rassemblent, se relient, aident, produisent, créent. Certains ont lancé le groupe « Sassenage en confinement », un des membres du réseau Entraide-Covid. Dans une veine plus artistique, j’admire l’inventivité de celles et ceux qui participent au Getty Museum Challenge. Je suis impressionné de l’engagement de mes concitoyens face à la démission tragique de l’État en Seine St Denis ou à Marseille.

Je me souviens que de la prison de Birmingham, Martin Luther King a rédigé l’un des textes les plus forts de l’histoire des droits civiques. Ou qu’Emily Dickinson, cette femme à l’éternelle robe blanche qui vécut comme une recluse dans sa maison familiale à Amherst (Massachusetts) a produit une œuvre poétique étincelante et mélancolique découverte après sa mort.

Mais cet héroïsme quotidien m’anesthésie. Les premiers soirs, j’ai applaudi les soignants. Puis je me suis arrêté. Surtout au son de la Marseillaise des voisins. Ma gratitude ne passait plus par la fenêtre. Aux premiers jours, j’ai commencé à écrire une affiche pour proposer de l’aide aux voisins qui en auraient besoin. Je suis allé jusqu’au local poubelle mais je ne l’ai pas déposée. Je me suis empêché.

Je vis avec le poids invisible du désarroi. J’aimerais être débordé par mes propres journées pour « gérer la crise ». Je me suis imaginé aide-soignant alors que je ne supporte pas la vue du sang. Enseignant alors que les devoirs de mes enfants me fatiguent après quelques minutes. Agent d’entretien en admirant l’abnégation humble de Bakary Meité, rugbyman professionnel qui va au turbin à manière d’une Simone Weil qui, en son temps, avait décidé d’être fraiseuse chez Renault. Mais rien. Rien qui déborde, qui m’emporte ou occupe mon esprit et mon corps désœuvrés.

Certaines journées s’écoulent sans ressac quand d’autres sont remplies d’un va-et-vient incessant. L’esprit agité et le corps noué. Je commence une activité sans la terminer. Consulte mes messages à l’affût pour ne rien trouver. Somnole. Parfois, je trouve un apaisement dans le minuscule : le nettoyage de noyaux d’olives grecques pour les planter demain ; un poème qui imprime le jour ; un sourire de mes proches…

Un soir, Celina – collègue et amie – me rapporte la discussion qu’elle a eu avec Vanessa. Toutes deux font parties du carrefour de savoirs sur la protection sociale. Vanessa vit désormais en fauteuil roulant sans pouvoir travailler. Elle a été confinée plusieurs mois à l’étage d’une maison dans un village ligérien. J’étais allé la chercher pour participer à l’un de nos rassemblements. Vanessa exprime la douleur des personnes assignées à ne rien faire : les vieux, les chômeurs, les handicapées, les invalides, les marginaux, les bras cassés, les délaissés… Toutes celles et tous ceux mis à l’écart et que l’on attend pas pour produire du produit intérieur brutal. En France, les statuts sociaux sont clairs : soit on travaille, soit on cherche du travail, soit on est « inactif ».

Nous les gueux
nous les peu
nous les rien
nous les chiens
nous les maigres
nous les Nègres

Nous à qui n’appartient
guère plus même
cette odeur blême
des tristes jours anciens1

Vanessa et d’autres personnes du carrefour de savoirs nous confiaient : « On est des personnes ! Même si on peut pas agir comme les travailleurs, on contribue ». On a pris cette parole au sérieux pour rédiger des Contes de la protection sociale3 et imaginer comment élargir notre vision de l’activité. Désormais, je partage cette douleur. Il y a un fossé entre savoir et connaître. Savoir ce qu’est la boxe et boxer, lire une recette de cuisine et cuisiner, voir un jardin et jardiner. J’ai appris par corps l’expérience de l’impuissance. Être confiné chez moi et ne pas contribuer.

Être personne et pourtant être quelqu’un. Paradoxe aussi vieux que notre odyssée. Confiné lui aussi – dans une caverne – Ulysse répond à Polyphème le cyclope : « Mon nom est Personne. Et toi n’oublie pas le cadeau dû à l’hôte. Personne est le nom que mon père et ma mère et tous mes fidèles compagnons me donnent2»

La poésie regorge d’échos à cette expérience de n’être personne et quelqu’un en même temps. Comme Emily Dickinson, elle-même si attentive aux oiseaux, à leur envol, à leur liberté et à leur puissance évocatrice. Comme si la condition confinée était le ressort invisible de notre attention au monde et à ses possibilités.

I’m Nobody ! Who are you?
Are you – Nobody – too?
Then there’s a pair of us!
Don’t tell ! they’d advertise – you know!


How dreary – to be – Somebody!
How public – like a Frog –
To tell one’s name – the livelong June –
To an admiring Bog !
Je suis personne ! Qui êtes-vous ?
Êtes-vous – Personne – vous aussi ?
Donc deux font la paire !
Chut ! Ils le feraient savoir – tu sais !

Comme c’est pesant – d’être – Quelqu’un !
En public – comme une Grenouille –
A crier son nom – au mois de Juin –
A un Bourbier béat!3

1. Leon Gondran Damas, Black-Label, Gallimard, 1956

2. Οὖτις ἐμοί γ᾽ ὄνομα· Οὖτιν δέ με κικλήσκουσι / μήτηρ ἠδὲ πατὴρ ἠδ᾽ ἄλλοι πάντες ἑταῖροι. / ὣς ἐφάμην, ὁ δέ μ᾽ αὐτίκ᾽ ἀμείβετο νηλέι θυμῶι· / Οὖτιν ἐγὼ πύματον ἔδομαι μετὰ οἷς ἑτάροισινv.366-370, chant IX, Odyssée.

3. Emily Dickinson, poème 260, 1861, Traduction personnelle

#9 Conjurer la peur

En allant acheter des légumes, une femme portait un masque FFP2, un modèle qui manque aux soignants, un mec portait lui un masque à souder transparent, une autre un masque de plongée… Cela pourrait être drôle si ce n’était tragique.

Je ne m’habituerai pas à la peur mais la peur gagne mes gestes. Quand une jeune femme souriante dont je ne vois plus le bas du visage me tend un ticket de caisse, je fais attention à ne pas la toucher. Par précaution ? Par inquiétude ? Quand j’aperçois des personnes marcher sur le trottoir loin devant moi, je modifie ma trajectoire imperceptiblement pour éviter de m’écarter devant elles. Cet homme baraqué qui éructe au téléphone devant le magasin se rend-il compte de la situation ? Autrui devient un danger potentiel. Pour tout un chacun, pour moi comme pour mon entourage.

Quel est le niveau de déni de ma propre anxiété ? J’ai peur que l’on ne vive plus ensemble.

Je n’ai pas assisté à des scènes de paniques mais elles sont devenues possibles. Que se passerait-il si la pandémie touchait les enfants ? Si la pénurie de masques concernait demain le blé ou le riz à cause de mauvaises récoltes dues à des sécheresses. Pendant quelques semaines, le Vietnam, la Russie et l’Inde ont interdit leurs exportations et l’effroi s’est répandu sur certains pays d’Afrique comme le Nigeria, l’Algérie.

Un roman magnifique, Dans la forêt1, raconte la survie de deux sœurs, Nell et Eva, dans leur maison à la lisière d’une forêt de Californie. Elles n’ont plus de contact avec le monde extérieur faute de carburant et d’électricité. Leurs relations et leurs rêves sont en tension. Régulièrement, me revient en mémoire cette pensée née lors de cette lecture : « Si cela arrivait ici, la forêt de Sassenage ne pourrait jamais tous nous nourrir… ». De toute évidence, mon jardin malingre non plus.

Alors comment conjurer la peur2 ?

On a assurément besoin de politiques de santé publique avec du « monde et du matériel » (staff and stuff) et pas des injonctions moralisatrices à la télé, un contrôle policier des joggers et des applications numériques intrusives. Il faut des masques, des tests, des lits d’hôpitaux, des infirmiers, des aides soignants équipés, des agents de santé communautaire qui connaissent la population et savent repérer et accompagner les personnes symptomatiques pour qu’elles s’isolent de leur environnement en trouvant des solutions pour leur entourage et leurs enfants.

Mais au-delà des politiques, on a aussi le devoir de se « forger un art de vivre par temps de catastrophe3 ». A se projeter avec nos émotions dans l’avenir. A vivre l’entre-deux : entre une zone de confort engoncée dans nos habitudes et une zone de joie harmonieuse et éphémère. Face à cet abîme, on peut incriminer ou perdre pied. Sur cette brèche, on peut aussi accueillir « l’anxiété, le chagrin et la tendresse4 » Dans cette faille nouvelle, on peut créer, danser, chavirer du mal de vivre à une joie fragile comme le chantait si bien Barbara.

1. Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister, 1996 [2017], 304p. J’avais relevé cette phrase « Nous aussi, on tient, ai-je pensé en tamisant la farine infestée de vers, on tient le coup, jour après jour, et tout ce qui nous menace, ce sont les souvenirs, tout ce qui me fait souffrir, ce sont les regrets »(p.88)

2. J’emprunte l’expression à l’historien Patrick Boucheron qui a consacré un ouvrage à l’analyse des fresques sur le Bon et le Mauvais Gouvernement peintes au XIVe siècle par Ambrogio Lorenzetti sur les murs du Palais public de Sienne. Ces peintures interpellaient les magistrats de la Cité pour qu’ils restent attachés à la justice, à la vertu et à un gouvernement collectif contre les mirages d’un gouvernement personnel qui promet la paix. Patrick Boucheron, Conjurer la peur: Sienne, 1338: essai sur la force politique des images, Paris, Seuil, 2013

3. Albert Camus, Discours de Suède, 10 décembre 1957

4. Pema Chödrön, Les bastions de la peur. Pratique du courage dans les moments difficiles, La Table Ronde, 2002

#8 Chaque mort a un nom

Partout, des courbes, des nuages de points, des graphiques. Des lignes qui montent, se stabilisent, descendent, pourraient remonter. On regarde. On compare. On critique. On compte mais est-ce que ça compte ? Est-ce cela une pandémie ?

Quand la mort s’invite dans nos vies, elle a un nom. Il y a quelques jours, la maman d’un ami. Du Covid-19. Dans un établissement pour personnes âgées. On l’appelait Maggie. Je ne l’avais pas vu depuis des années. J’en avais un souvenir vague. C’était la mère d’un pote de lycée– ce mot paraît aussi vieux que le siècle dernier. Une femme avenante qui nous a accueilli, nourri, couvé des yeux quand on était dans notre bulle adolescente. J’aurais aimé être aux côtés de son fils et de ses enfants à l’enterrement. Mais on est resté à distance. En témoignant notre présence d’une photo, d’un mot, d’une bougie. Geste dérisoire et essentiel.

Malgré le chagrin et les honneurs à rendre à ceux qui sont partis, des familles se trouvent face à un mur de silence et au refus de regarder une dernière fois le visage du défunt. Je comprends l’angoisse des employés des pompes funèbres et la nécessité de les protéger mais en sommes nous incapables ? Qu’est-notre humanité devenue ?

Hier soir, j’ai reçu un mail du Brésil. Soninha est décédée. Du diabète et de la pauvreté. On meurt encore de ces choses-là malgré les fortunes. Elle ne pouvait pas se soigner. Elle m’avait accueilli, inconnu, étranger dans sa petite baraque en parpaing et sans fenêtre. Dans une rue cabossée d’un quartier reculé de Barra Mansa. Une petite ville industrielle de Volta Redonda sur la route Rio-São Paulo.

Dans cette ville, dans cette rue, dans cette maison, il y avait une femme rieuse, humble, engagée dans sa communauté. Elle vivait avec ses parents, sa sœur, ses neveux et nièces et quelques poules. Elle avait ouvert sa porte et son rire. La cuisine était minuscule. On mangeait tous les midis et tous les soirs du riz des haricots noirs. Le bonheur rayonnait d’amitiés et de joies simples. Elle ne vit plus.

Elle n’aura pas la chance de voir les statistiques de la pandémie actuelle. Elle est morte du manque de médicaments, de soins, de services publics et de partage des richesses Au Brésil comme ailleurs. Son décès n’a aucun sens. Nous ne sommes pas confinés hors d’un paradis perdu. Les vivants ont un nom et les morts aussi.

1. Confucius, Entretiens, Les Belles Lettres, 2019, citation p.32

#7 Fragilités humaines et inégalités sociales

On peut être malade et mourir : jeune et plus souvent vieux, riche mais plus souvent pauvre, dans le XVIe arrondissement comme dans un Ehpad de la Moselle ou dans un bidonville de Marseille. Nous sommes égaux face à la mort et inégaux dans nos conditions de vie. La maladie ne s’est pas répandue de la même manière en France mais cette inégalité est doublée d’une autre sociale et politique. On n’affronte pas la maladie comme un sans-abri ou chez soi, si l’on est obligé de travailler ou à la retraite. Les habitants de banlieue sont stigmatisés à la télévision s’ils sortent pour marcher ou travailler alors que les cadres supérieurs se sont réfugiés dans leurs résidences secondaires de la côte bretonne sans problème.

Pourtant, je ressens un certain malaise en entendant les multiples questions posées autour des injustices apparaissant au grand jour du confinement. Une partie de moi se réjouit de voir confirmer ce que l’on affirme dans le vide depuis des années : que l’on contribue de différentes manières à l’intérêt général, que la limitation des inégalités est indispensable pour sortir de notre impasse écologique, que la loi du profit engendrant des patrimoines sans précédents dans notre histoire humaine doit être abolie sur l’autel de la protection du climat et de la lutte contre la pauvreté… On perçoit plus dans le monde confiné à quel point un paysan est plus important qu’un trader, une caissière qu’un agent commercial, une infirmière qu’un agent immobilier avec des revenus et les droits associés sont inversement proportionnels.

Mais je ne peux pas m’empêcher non plus de ressentir une remise en cause profonde de cette manière classique de revendiquer « un autre monde ». Comme si la justice sociale était devenue un mot un peu vide, un slogan attendu et que je n’avais, pas plus que les autres, réussi à formuler à quoi ressemblerait une société en se fondant sur le soin (care) plutôt que sur les biens.

Il y a quelques années, à Lille, j’avais entendu une femme américaine – Joan Tronto – formuler en termes très simples que le soin correspond à toutes les activités « que nous faisons pour maintenir, perpétuer et réparer notre “monde”, en sorte que nous puissions y vivre aussi bien que possible1 ». Elle avait remercié la stagiaire qui avait envoyé les mails d’invitation et réglé les problèmes liés au voyage tout autant que l’universitaire renommée qui l’avait invitée. Elle nous avait demandé « qui faisait la vaisselle à la fin ? » marquant cette attention aux tâches subalternes, souvent exercées par des femmes ou des travailleurs sans droits…

J’ai l’impression que jusqu’à présent, dans AequitaZ comme ailleurs, on formule un horizon politique rapiécé par la justice sociale sans que le cœur en soit profondément chamboulé. Que c’était trop souvent un supplément d’âme et pas une remise en cause radicale de notre conception de la liberté, de la vie et de nos activités sur cette terre.

On va devoir naviguer entre Charybde et Scylla : d’un côté le rabattement de cette expérience inédite de commune fragilité sur un niveau existentiel et individuel1 . Chacun et chacune étant renvoyé à une remise en cause de ses choix et de ses désirs singuliers. De l’autre, le rabâchage des dénonciations d’un système économique et politique avarié qui broie la masse et assoiffe les hommes en générant des inégalités absurdes et injustes.

Je ne sais pas comment on passe entre ces deux récifs si ce n’est en prenant le temps de réfléchir collectivement à une transformation de nos politiques et des dispositifs qui les mettent en œuvre. Comment repenser les fondements de notre système de santé pour éviter l’accumulation de mesures ou la seule augmentation des moyens ? On va avoir besoin d’imaginaire, de s’écouter, d’expérimenter et de prendre ce temps au milieu de la tempête.

1. Ce qui amène à se méfier de certains appels à la résilience qui dépolitise toutes les vulnérabilités en les rabattant sur le même plan. Cf Raim, L., « Contre la résilience », Regards, 2/04/2020

#6 Habiter notre monde

Progressivement, je me rends attentifs aux mondes qui m’entourent. A cette manière de respirer. D’apprendre à reconnaître le chant d’un merle ou d’une mésange charbonnière1. Cette crise offre, si on se l’autorise, l’attention nécessaire aux enfants, à ses propres activités, à ce qui résonne en soi, aux bourgeons et à la lumière. Ce à quoi on tient vraiment et à d’autres manières d’habiter cette terre.

Je lis parfois que c’est un « réveil de la Terre », « une dernière chance pour la planète ». Mais je ne crois pas. La planète ne nous dit rien en elle-même. Le virus n’est pas providentiel. Il y a eu des épidémies à des époques sans anthropocène2. Tout est lié mais cette crise se distingue des monstres climatiques et de la disparition de la biodiversité.

L’État réagit face à l’épidémie car elle tue en masse. Dans l’anthropocène, le danger est lent, inédit, indirect. Nous sommes le virus. Il faudrait nous enchaîner comme Ulysse sur le mat alors qu’il sait qu’il va rencontrer des sirènes cannibales. Alors, il faut aussi réfléchir aux choix politiques majeurs pour ne pas creuser la tombe de notre impuissance. Comme lorsque des hommes ont porté l’écriture d’une déclaration universelle des droits alors que la famine rongeait les rues de Paris3. Comme lorsque des femmes et des hommes sont entrés en Résistance sans se poser la question de la victoire. Simplement parce que c’était juste et nécessaire. Pour « ôter à la souffrance son masque de légitimité ». « L’unique condition pour ne pas battre en interminable retraite était d’entrer dans le cercle de la bougie, de s’y tenir, en ne cédant pas à la tentation de remplacer les ténèbres par le jour et leur éclair nourri par un terme inconstant.4 »

Il ne doit pas y avoir de plan de relance mais un pacte de transformation pour mettre hors du marché notre santé, notre alimentation et le soin rendu les uns aux autres. Comment peut-on encore faire du profit avec des maisons de retraites et des résidences pour personnes dépendantes ? Il faut sanctuariser les recettes de Sécurité Sociale pour couvrir les dépenses nécessaires pour soigner les malades et rémunérer correctement les soignants. On a notamment besoin de repenser les frontières entre les biens publics (nationalisation notamment des banques5), biens communs (démocratisation notamment des forêts, de la terre, de l’eau…) et biens privés (réels mais limités).

Ce serait le moment d’agir et de ne pas souffler sur les braises du capitalisme et d’un monde privatisé. 90% du trafic aérien est arrêté à Paris6. Comment inventer des gestes barrières contre la reprise des vols ? Seul l’État pourrait nationaliser Air-France-KLM pour reconvertir cette compagnie et ses emplois. Mais les autres compagnies occuperaient la place. Alors l’Union Européenne ? Mais comment serait-ce imaginable alors que les décideurs sont eux-mêmes drogués et ont besoin de leur dose d’aviation en habitant une capitale et en travaillant dans une autre ? Alors que les entreprises ont mondialisé leur production, que des cadres vivent à Lyon et travaillent à Londres, ont leur comité de direction à Singapour et leur unité de recherche-développement à Grenoble. Sans remettre en cause le gouvernement des entreprises privées qui doivent inclure salariés, usagers, chercheurs, élus et actionnaires. Se priver de toucher à la structure du pouvoir serait se contenter de mesures cosmétiques.

Savoir que le Gouvernement actuel souhaite relancer la croissance du PIB7 ne me démotive pas. Car face à « l’optimisme béat et satisfait », d’une naïveté sans vergogne, il existe un « optimisme vaillant et âpre qui ne se dissimule rien de l’effort qui reste à accomplir mais qui trouve dans les premiers résultats péniblement et douloureusement conquis des nouvelles raisons d’agir, de combattre, de porter plus haut et plus loin la bataille8 ».

1. Vinciane Despret, « Nous sommes tous, oiseaux et humains, en fait « libérés » », France Culture, 1 avril 2020, On peut lire de la même chercheuse Habiter en oiseau, Arles, Actes sud, 2019 (Mondes sauvages), 224p

2. Christophe Bonneuil. et Jean-Baptiste Fressoz, L’ événement anthropocène: la Terre, l’histoire et nous, Paris, Éd. du Seuil, 2013, 320p

3. Cet effet est formidablement rendu dans la pièce de théâtre écrite et mise en scène par Joël Pommerat, Ca ira (1) fin de Louis, 2018

4. René Char, Le nu perdu, dans la pluie giboyeuse Gallimard, 1966.

5. En s’inspirant des principes de la Modern Monetary Theory. Pour une présentation journalistique, Romaric Godin « Et si l’État créait lui-même les emplois pour combattre le chômage? », Mediapart, janvier 2018, et pour une approche plus encyclopédique, l‘article Wikipedia

6. 92 % à Orly et de 89 % à Roissy-CDG au 25 mars.

7. Cf l’interview de l’ami Pierre-André Juven., « « Pour Emmanuel Macron, tout l’enjeu consiste à sauver le capitalisme sanitaire et ses grandes industries » – Basta ! », Bastamag, 27 mars 2020

8. Jean Jaurès, Histoire socialiste de la France contemporaine (1789-1900), 1908